- Comment on devient illégal.
Juin 1940. René S … était employé en qualité d’agréé à la gare de Seraing et spécialement affecté au raccordant des Usines Cockerill. Membre du Parti communiste, il avait reçu de l’A.B.P. les instructions concernant la destruction systématique des boyaux de freins Westinghouse.

Nous avons déjà parlé du préjudice considérable que ce genre d’opération causait aux Allemands. Aussi, quoique très occupé à la diffusion de la presse clandestine et à la récolte de fonds pour la résistance, S … se consacra ardemment au sabotage. Deux bons camarades le secondaient admirablement : Joseph M … et Joseph F … Ce dernier devait être tué plus tard au cours d’un bombardement.
Nos hommes étaient en bonne place pour mener à bien leur mission et ils en profitaient pour saboter sans relâche les rames de wagons garées dans les environs. Un jour, l’agréé apprit qu’un wagon spécial chargé d’une énorme pièce mécanique devait être expédié d’urgence à destination de Turin. Il s’agissait d’une pièce nécessaire à la construction d’une presse gigantesque. Le wagon sortit de l’usine. Le premier soin de l’employé saboteur fut de l’immobiliser « innocemment » sur une voie de garage (la 6 -ème). Puis, par une série de manœuvres « maladroites », le wagon refoulé au fond d’un cul-de-sac y fut proprement bloqué, « enterré » selon le terme du métier.
Un horaire et un itinéraire précis avaient été dressés pour ce matériel de choix. Et voilà qu’au passage du train prévu pour l’expédition, il fut impossible de retirer le wagon de sa position écartée, sous peine de provoquer un bouleversement de tout le trafic. Le sous-chef de station s’arrachait les cheveux. Il avait la responsabilité du départ du wagon et il se sentait particulièrement menacé au cas où les Allemands se seraient avisés d’appliquer les sanctions d’usage. Les manœuvres propres à dégager le wagon furent activées dans l’attente du train suivant. Mais pendant ce temps-là, S …, installé dans le petit bureau affecté au service du raccordement, falsifiait de main de maître les documents et les étiquettes assurant l’acheminement du wagon.
Trois ou quatre heures plus tard, un train emmenait le chargement inquiétant. Le sous-chef se frottait les mains : « Ouf ! Trois heures plus tard, ce n’est pas bien grave, nous en sommes sortis favorablement ! Pauvre chef, … s’il avait su … »
La première destination du wagon était Gand, en direction diamétralement opposée au chemin qu’il aurait dû prendre. Et puis … suivant scrupuleusement l’itinéraire tracé sur le document falsifié, les cheminots promenèrent le matériel d’une gare à l’autre, à travers tout le pays. Finalement, après quinze jours de balade, la wagon revint à la gare de départ, à Seraing !
Bien entendu, il fallut bien de nouveau l’expédier. Mais ni les enquêtes, ni les menaces ne renseignèrent les boches sur l’origine de cette « erreur » magistrale.
A suivre