La déglingue de notre enseignement ?

Je viens de trouver un texte que j’ai écrit et diffusé en 2002, je le pense toujours d’actualité.

Mon ami, Jean-Claude, professeur dans un établissement secondaire provincial, me présente un travail rédigé par l’une de ses élèves en terminale de ses études de secrétariat. Qu’en penses-tu, me dit-il, toi, l’instituteur que tu es resté. A la lecture du document, un mot résume ma pensée : effarant ! Une copie remplie de fautes d’orthographe. Demain, quelle entreprise acceptera les services d’une telle employée ?

Cette anecdote bien triste pour vous illustrer mon propos. Qui parmi les enseignants, qui parmi les nombreux parents n’a pas compris que l’enseignement est en crise ? Qui sinon certains responsables politiques ? Fallait-il attendre ce fameux rapport où l’école belge a été si mal cotée ?

Cela en a-t-il toujours été le cas ? Non bien sûr et bien du contraire, l’enseignement belge a été l’un des meilleurs de l’Europe. Nos élèves dépassaient d’ailleurs largement nos amis français – qui ont trop souvent la propension à se moquer de nous – tant pour l’exercice de la lecture, de la compréhension de cette manière que pour l’orthographe.

L’école belge et par conséquent, francophone de Belgique est en crise. Est-ce le fruit du hasard ? Ma réponse est immédiatement NON. Si l’école est sans doute le reflet de l’évolution de notre société, elle est surtout la conséquence de choix politiques et par extension pédagogiques désastreux.

Un rappel : l’école a été l’outil de l’émancipation des classes sociales les moins bien nanties de notre société. Dans le rapport de forces issu de la naissance du mouvement ouvrier et de la satisfaction de ses justes revendications, l’école a été ouverte à tous, obligatoire et gratuite. Des moyens financiers importants lui ont été octroyés et des enseignants bien formés s’y sont activés. Le défi était énorme. Il a réussi pendant plusieurs décennies. Combien d’entre vous qui avez accompli des études brillantes ne provenez-vous pas des ces classes défavorisées, classe ouvrière, immigrés dont les parents étaient souvent analphabètes, petites classes moyennes. L’école de quartier que vous avez fréquentée et la relation de confiance qui existait entre maîtres et parents ont permis votre élévation sociale.

Vers la moitié des années « septante », le climat s’est dégradé. Avec l’arrivée de la crise économique, sa persistance, l’école n’a plus offert les mêmes perspectives. La classe politique dans son ensemble, n’a su faire face à l’arrivée massive d’élèves dans l’enseignement secondaire. Elle n’a pas voulu se donner les moyens de financer le surcoût de l’école et par conséquent de certaines réformes qu’elle avait tenté de mettre sur pied comme l’enseignement rénové. L’on a alors tenté de faire plus et mieux avec moins de moyens financiers mais on n’a pas eu la volonté de mettre de l’ordre dans notre système d’enseignement coûteux vu la diversité des réseaux à financer – au nom du libre choix, paraît-il.

Et plutôt que de réformer en profondeur et de refinancer, on s’est perdu en aventures pédagogiques désastreuses pour la grande majorité de nos enfants – les bons élèves, eux, s’en sortent toujours. Le pouvoir politique a laissé agir des aventuriers qui ont mené des expériences, vites remises aux rancarts quelques années plus tard car inefficaces, sans permettre aux enseignants de se recycler, sans les associer à la décision. Aujourd’hui, on s’étonne. N’est-ce pas ce petit inspecteur cantonal qui nous disait : « L’orthographe est désormais inutile car aujourd’hui, on communique par le téléphone ». N’est-ce pas le même individu qui a sévi à Courcelles pendant quelques années qui, un jour, a organisé une conférence pédagogique de mathématiques dont le sujet était l’étude de la racine carrée en deuxième année primaire alors que les matières de base étaient loin d’être totalement acquises (connaissance de la valeur des nombres, sens des opérations, calcul mental, …)  N’est-ce toujours pas le même individu qui a promotionné un livre – son livre – qui ouvrait la voie à la facilité car il rendait la copie inutile. Il suffisait de justifier son choix en demandant aux enfants d’ajouter en bout d’un mot le « s », le « x » ou le « nt » nécessaires.

C’est là que réside la vraie cause du dérapage. On a oublié les valeurs essentielles de l’apprentissage : l’exercice de la mémoire, la valeur de la répétition et la copie. En effet en ne prenant que l’orthographe comme exemple, une bonne orthographe dépend de plusieurs facteurs, le travail des sens : la vue donc la lecture car l’enfant photographie le mot, l’ouïe car la bonne prononciation du maître installe le mot dans l’oreille et le toucher car la copie du mot est mémorisée par la main.

Il reste des enseignants se sentant aujourd’hui bien seuls, seuls vis-à-vis des enfants qui ont toujours, je pense, soif de connaissances. Seuls, dans une société qui a oublié que les petits cerveaux ne demandent qu’à se développer mais cela coûte cher. Seuls, souvent dans des écoles gigantesques et inhumaines qui ne sont pas conçues pour leur développement de l’enfant dans la connaissance de son milieu. Seuls, parce que les parents aux prises avec les difficultés de la vie n’ont plus la même relation de confiance avec les enseignants. Seuls, parce que les enseignants se sentent souvent incompris et ignorés par un pouvoir politique tout à fait inefficace. Ce n’est pas la dernière « mesurette » prise par ce pouvoir – je pense à la suppression des devoirs qui résoudra le problème de l’école. Ce n’est pas non plus la dispersion des responsabilités entre trois ministres différents au nom du sacro-saint équilibre politique qui résoudra le problème. Ce n’est pas non plus la suppression des sanctions que représentaient les tests ou examens qui fera comprendre aux jeunes et aux parents qu’ils ont fait le mauvais choix en favorisant à tout prix l’enseignement général au détriment du technique ou du professionnel devenu, lui, un ghetto. Quand le moment du test viendra, il sera alors trop tard.

La marque de l’échec est là. Certain responsables politiques en sont toutefois conscients. Je mettrai en exemple le ministre socialiste français Jack Lang qui avait pris des mesures pour reprendre le problème à la base : la revalorisation de l’enseignement primaire et le retour aux valeurs traditionnelles de l’enseignement favorisant, la lecture, l’orthographe ou le calcul.

Robert Tangre
Instituteur à Courcelles Trieu des Agneaux puis Sart-lez-Moulin de 1962 à 1988.
Déserteur de l’enseignement car meurtri par les atteintes à ce droit fondamental des enfants

.

P.S. Tout ce que j’écris aujourd’hui, je l’ai dénoncé tant comme délégué syndical que lors de conférences pédagogiques où j’ai qualifié les inspecteurs de porte-parole de choix pédagogiques auxquels ils ne croyaient même pas.

Laisser un commentaire