
Jean-Marie Chauvier est sans conteste un des meilleurs connaisseurs de l’histoire et des évolutions politiques en Russie et dans les anciennes républiques de l’Est. Il nous livre ici son analyse de la situation politique en Belarus, nettement plus nuancée que ce qu’on peut lire dans les médias de masse occidentaux. Le texte est long mais mérite que l’on s’y attarde si l’on veut comprendre mieux la complexité des événements qui se déroulent pour l’instant.
La « dernière dictature d’Europe » – un cliché de propagande occidentale inlassablement répété depuis un quart de siècle- le Belarus, a été dotée, sous le règne d’Alexandre Lukachenko, de 1994 à 2020, d’un système hybride d’économie mixte, donnant l’impression d’une république soviétique avec économie de marché. Il a rompu avec la stratégie néolibérale « de choc » qui a eu les effets désastreux que l’on sait, en Russie et en Ukraine. Il a conservé une partie des acquis sociaux de l’ère soviétique. Son parcours fut exceptionnel. Le Belarus est sorti du marasme économique des années 1990 et a connu un développement économique remarquable, avec le soutien, il est vrai de la Russie qui lui a livré l’énergie (le pétrole) à bas prix. On n’y a pas vu les écarts extrêmes entre la richesse d’une minorité et la pauvreté ou la misère du grand nombre comme c’est le cas en Russie et en Ukraine. En même temps, ce régime n’a pu maîtriser la dynamique sociale qu’a engendré ce développement : une nouvelle bourgeoisie s’est formée au sein de l’économie marchande privée, en opposition au secteur d’état dominant, alors même qu’au sein de la nomenklatura d’état, une jeune génération est née qui a fait des études, soit dans les écoles supérieures du Belarus, soit en Europe occidentale et aux Etats-Unis. Cette ouverture au monde extérieur, accentuée par Internet et les réseaux sociaux, ne pouvait que contredire l’idéologie et la pratique autarciques du régime. Lukachenko avait pourtant de quoi afficher, jusqu’il y a quelques années, ses réussites sociales. Ce temps-là est passé, et sa réélection du 9 août 2020 à la Présidence, au prix de la répression de toute concurrence politique, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de multiples mécontentements.
Impressions de Minsk
Ce que j’ai vu du Belarus, lors de deux brefs séjours (dix jours chacun) en 2013 et 2014, m’a particulièrement impressionné. Comparé aux voisins russe et ukrainien, c’est un pays organisé, ce sont des villes et des routes soignées, une capitale aérée, spacieuse et verdoyante, c’est une société manifestement moins inégalitaire que les voisines ou les nôtres. Sans doute n’ai-je pas vu les régions pauvres de ce pays, ni mesuré à sa juste valeur le degré d’autoritarisme et de militarisation. Nombreux sont les voyageurs qui, délestés de leurs préjugés, ont fait les mêmes constats favorables. Il y a quelques jours sur une chaîne TV ukrainienne, l’un des journalistes les plus fameux de ce pays, Dmitro Gordon, d’orientation libérale, loin d’admirer « les régimes » autoritaires, avouait être tombé sous le charme de Minsk, pour les mêmes raisons que moi et beaucoup d’autres. Le mérite n’en revient pas seulement à Loukachenko. A l’ère soviétique déjà, la capitale avait été remarquablement reconstruite, fût-ce dans le style « stalinempire », et la république de Biélorussie était l’une des mieux développée. Son peuple est réputé travailleur, talentueux, attaché à l’idée de la justice sociale, affichant une grande simplicité, c’est ce que « Le Monde », le quotidien des élites parisiennes, appelle « le petit peuple », auquel « le régime » a longtemps apporté mieux-être, protections sociales, stabilité. Toutes choses qui ne passionnent évidemment pas les jeunes « branchés », déçus de ne pas avoir assez de Mac Do, et la nouvelle bourgeoisie qui troquerait volontiers ses petits cottages pour de luxueuses villas « comme à Moscou », ou à Bruxelles ou Paris. Mais ces frustrations, et la subversion occidentale, ne suffisent à expliquer la déstabilisation du régime, qui apparaît soudain dépourvu de soutien populaire, alors qu’il n’en avait pas manqué au cours des vingt années précédentes. C’est pourquoi, du reste, il serait injuste de dénoncer « vingt-six ans » de dictature et de désastre économique, comme le font certains esprits simples, sans mettre en valeur le caractère social, et paternaliste, du régime, et le fait qu’il a pu convenir à la majorité des Belarusses pendant une longue période, qui semble s’être achevée depuis quelques années. Les traits autoritaires du président, son arrogance, son mépris souvent grossier à l’égard de ses contradicteurs n’ont pas trop dérangé tant qu’il amassait des succès. Ils se renforcent et sont davantage remarqués maintenant que les mécontentements à son égard s’aiguisent.
Bureaucratie, paternalisme, nouvelle bourgeoisie
Dans ce système, autocratique et bureaucratique, l’état domine certes, cela rappelle l’URSS, mais ce n’est plus l’URSS, et ce n’est pas la « nouvelle Russie » non plus, il n’y a pas d’oligarques comme en Russie ou en Ukraine, beaucoup moins de corruption, mais bien un secteur marchand de PME et de commerce. Un petit supermarché dans chaque quartier mais pas de gigantesques « surfaces » comme nous en connaissons dans nos périphéries urbaines. Un vrai « secteur privé », oui, capitaliste, mais pas de « mégacapitalisme ». D’abord promu, ensuite déçu, la conjoncture étant devenue défavorable à son enrichissement. Entre 2014 et 2020, la situation économique et sociale s’est dégradée, notamment (mais pas seulement) pour ce secteur privé. C’est au sein de ce secteur que se développe une nouvelle bourgeoisie, qui entend bien accroître sa part du gâteau et, si possible, en finir avec les restes du « soviétisme », le « poids du secteur public ».
Une redistribution de la propriété et des richesses dans le sens libéral aurait des conséquences probablement dramatiques pour la masse des ouvriers et des agriculteurs qui ont formé la base sociale du régime, lequel les maintient cependant dans la passivité, à l’instar de l’ancien régime soviétique, autoritaire et paternaliste. Un régime qui ne songerait pas à organiser une société civile « de base », capable d’initiatives et de pensées libres. Bref, le socialisme d’état.
Dans ce genre de régime, lorsque le pouvoir passe aux mains d’une nouvelle classe possédante en grande partie issue de la caste dirigeante communiste, les gens du peuple se laissent déposséder sans réagir, quitte à exprimer leur « nostalgie » quelques années plus tard dans les sondages. On a vu cela en Russie : la majorité des Russes « regrettent » toujours l’URSS mais n’ont jamais rien fait pour conserver leurs acquis sociaux, si l’on excepte la révolte « parlementaire » écrasée lors de l’« octobre noir » 1993. Ou alors, ils ont protesté quand il était trop tard, dans un rapport de forces en leur défaveur, on l’a vu lors des protestations populaires de 2005 et de celles, plus récentes, qu’a suscité le projet de reculer l’âge de la retraite. Beaucoup se sont laissé même séduire par les promesses libérales, les « chèques de privatisations », pour constater ensuite, amèrement, qu’ils ont été floués. Les systèmes bureaucratiques paternalistes, de type soviétique ou du genre Lukachenko, induisent l’apolitisme et de ce fait, fraient la voie aux aventuriers, souvent au sein même de la nomenklatura. Les cadres qui soutiennent Lukachenko ne sont-ils en partie des « hommes d’affaires » qui attendent la bonne occasion de se débarrasser du protecteur qui les a chouchoutés mais dont ils n’ont plus besoin ? Cette libéralisation ferait l’affaire des multinationales occidentales, qui verraient s’ouvrir un marché pour leurs investissements et leurs marchandises, et des oligarques russes intéressés à mettre la main sur les secteurs industriels performants du pays. Le Belarus s’est modernisé sous Loukachenko, dans un cadre autoritaire et social, il a formé une nouvelle génération de diplômés auxquels il n’offre pas d’ascenseur social, ce qui explique la fuite des cerveaux. Pas davantage qu’en Russie ou en Ukraine, voire dans tous les anciens « pays de l’Est » européen, relégués dans la « périphérie » du capitalisme.
Tout cela explique un peu pourquoi la jeunesse descend dans les rues et rêve d’occidentalisation. L’ancien chef de sovkhoze (ferme d’état soviétique) ne les représente pas ou plus, pas plus que nombre de leurs parents de la « classe moyenne ». Point de vue « de classe » aurait-on dit jadis. Loukachenko s’accroche…et, vu la crise mondiale et la pandémie, n’est pas en mesure d’offrir de riantes nouvelles perspectives. Il s’appuie sur la force armée, mais ne peut compter sur de puissants alliés extérieurs, au contraire, tant Poutine que l’OTAN et l’Union Européenne souhaitent s’en débarrasser. Avec le risque, sans doute, de voir s’installer un « vide » géopolitique, ce que ni Moscou, protectrice malgré elle du régime lukachenkiste, ni Washington et Bruxelles, sponsors des oppositions, ne peuvent accepter. D’îlot « de paix et de stabilité », le Belarus deviendrait zone de tension Est-Ouest, voire d’un nouveau conflit militaire. Ce serait le cas, à coup sûr, si l’engrenage protestation-répression devait être porté à son comble, à la fois par l’obstination du pouvoir et la « radicalisation » de l’aile extrémiste du mouvement, dûment excitée de l’extérieur.
A suivre