Armée belge des partisans armés (suite LXXII)

Comme on se retrouve

Tombes de maquisards russes à Han-sur-Lesse

Ici se place une aventure ou plutôt deux aventures ayant entre elles quelque relation.

La première. Deux commandants, les frères Désiré et René V … revenaient d’une mission dans le Centre. Désiré avait introduit entre le tissu et la banane de son pantalon un pli adressé par le commandant du Centre au commandant de la province de Luxembourg. Pour monter la rude cote de Sart-Pont près de Bertrix, les deux hommes avaient mis pied à terre et poussaient leurs vélos lourdement chargés.

Peu avant d’arriver au sommet de la rampe, les deux partisans furent désagréablement surpris. Une auto de la Gestapo les dépassa puis s’arrêta cent mètres plus en avant. Deux occupants : un officier bedonnant et un jeune interprète, vingt ans à peine, en descendirent et couchèrent en joue les patriotes harassés. Deux autres boches restèrent de garde dans la voiture.

« Halte ! Papiers ? Où allez-vous ? … »

Nos amis subirent une fouille minutieuse. Pas d’armes …  Rien de compromettant aux yeux des Allemands. Les P.A. croyaient avoir le chemin libre quand l’interprète proposa à l’officier de les embarquer dans l’auto.

Les deux frères se regardèrent … et se comprirent. Ils appréhendaient un passage à La Kommandantur ou au bureau de la Gestapo car une vérification plus sérieuse de leurs papiers en aurait dévoilé la falsification. Ils étaient bien décidés à jouer le tout pour le tout, à risquer leur vie sur le champ en sautant sur les boches quand l’interprète se remit à fouiller dans le sac de l’aîné des deux frères.

Cinq paires de chaussures qui s’y trouvaient serrées l’intriguèrent au plus haut point. Ces souliers étaient destinés aux prisonniers russes évadés dans l’A.B.P. La brute reprit l’interrogatoire : « Qu’allez-vous faire de toutes ces chaussures ? Les échanger contre du beurre ou du lard. Les fermiers sont toujours très friands de ce genre de marché. »

Le gestapiste, pillard et escroc comme tous ses semblables, proposa avec un clin d’œil : « Si vous voulez m’en laisser une paire, j’arrange l’affaire. »

Flairant un piège et ne voulant pas paraître inquiet, le commandant V … refusa : « Jamais de la vie ! Nous n’avons rien à craindre. Faites ce que vous voulez, mais nous n’abandonnons pas ces chaussures. Nous avons assez de misère comme cela. Les cochons d’Anglais ont bombardé notre maison à Haine-Saint-Pierre et ça suffit. »

Le bandit convaincu de la bonne foi de nos hommes mais désireux de s’approprier à bon prix une paire de souliers ouvrit son portefeuille et en retira deux billets de cent francs qu’il tendit à Désiré : « Tenez et filez ».

L’ordre était sévère, prévenant toute discussion. Les deux frères délestés de leur plus bel échantillon n’eurent rien d’autre à faire qu’à poursuivre leur route… En vérité, ils s’en tiraient à bon compte mais ils ne pardonnaient pas aux soudards l’humiliation qu’ils venaient de subir. A quelques cent mètres de là, René, tremblant de rage contenue gronda sourdement : « Frère, si jamais un de ceux-là me tombe sous la main, je t’assure que je ne lui ferai point grâce ! »

Et voici la suite …

Au camp de Han-sur-Lesse, le 22 juillet 1944, les hommes qui n’étaient pas à l’exercice vaquaient aux corvées habituelles. D’un air tranquille, confiants, les plus anciens astiquaient leurs armes. Une odeur saine de bois brûlé s’échappait des cendres d’un petit feu de camp allumé très tôt le matin et qui s’éteignait doucement à l’heure où le soleil surmontait déjà les plus hauts chênes.

Un bramement lointain, trois fois répété, fit tendre l’oreille aux maquisards aguerris … Le signal ! Un visiteur … Deux minutes plus tard, un craquement de brindilles écrasées puis un homme surgit de derrière un amoncellement de rondins et se dirigea vers la hutte du commandement.

Anxieusement, les P.A. se demandaient ce qu’apportait le messager si pressé. Ils ne tardèrent pas à l’apprendre : « Une voiture de la Gestapo circulait dans la région de Rochefort. Comme il n’y avait rien de bon à augurer de cette incursion, il fallait y mettre fin.

Immédiatement, le commandant René V …, chef du Groupe mobile et trois de ses hommes sautèrent en voiture et filèrent à toute vitesse vers Rochefort, suivis à distance d’une autre voiture occupée, celle-là, par quelques P.A. du camp. Disposant d’une machine moins puissante, ces derniers ne pouvaient soutenir le train d’enfer de leurs camarades. Mais les arrêts fréquents, les virages, les croisées de chemins où l’on hésitait, où l’on s’informait, tout cela permettait à la petite escorte de rester en contact.

On traversa Rochefort … Rien ! Après avoir décrit un large circuit, les P.A. rentrèrent une seconde fois dans la petite ville et pas la moindre trace de la Gestapo.

Les patriotes tournaient vainement depuis deux heures. Pestant contre ce fâcheux contretemps, le chef donna l’ordre de retourner au camp. Toutefois, il décida de faire un long crochet passant par Grupont. Fonçant vers le sud, l’auto dévora la route. De part et d’autre, quatre paires d’yeux scrutaient la région, espérant découvrir sur quelque chemin de traverse le gibier tant recherché.

A Grupont, nos hommes rencontrèrent un de leurs agents de renseignements caché sous la personne d’un paisible ouvrier agricole. Et enfin, les P.A. reçurent une indication précise : les bandits dînaient chez le bourgmestre de Bure. 

Bure, petit village tranquille à deux kilomètres à peine à l’ouest de Grupont, le cœur plein d’espoir, les maquisards prirent cette direction. La chance les favoriserait-elle ?

Dès l’entrée du village, les patriotes ralentirent. Le commandant fit arrêter sa voiture au bord de la grand route et la laissa sous la garde des P.A. du camp, lesquels arrivaient juste à propos. Puis, les quatre audacieux du Groupe mobile empruntèrent une petite voie communale pour se rendre chez le bourgmestre.

Arrivés en vue de la maison de ce triste sire, nos patriotes frémirent de satisfaction. La chance était avec eux. La sinistre voiture stationnait à dix pas de l’immeuble.

A partir de ce moment, les P.A. s’avancèrent lentement, prudemment … Un à un, ils gagnèrent les buissons assez proches de l’auto et s’y dissimulèrent de leur mieux. Les villageois, stupéfaits mais comprenant bientôt l’objet de cette manœuvre, rentrèrent chez eux. Quelle ne fut pas l’anxiété de ces braves gens dans l’attente du drame qui se préparait ?

Et pourtant, le soleil tamisait ses rayons dans des feuillages miroitant. La fraîcheur de l’ombre, la pureté de l’air répandait un bien-être vivifiant. Un chant d’oiseau, un bruissement de feuilles osaient à peine interrompre le silence du site reposant.

Qui aurait pu dire que quatre hommes, quatre farouches partisans, attendaient là, derrière les buissons, la sortie de leurs ennemis ? L’attente fébrile dura plus d’une heure. Une heure passée par les boches à savourer un dernier festin, à déguster un dernier verre de vin, à fumer la cigarette du condamné … car la mort guettait, là, dehors.

Quels projets crapuleux, quelles nouvelles traîtreuses ont étudiés ces brutes au cours de leur repas princier ? Nous devinons leurs rires stupides, leurs bas calculs, leurs toasts exécrables.

Bien repus, la face rayée d’un sourire bestial, ils quittèrent leur hôte avec force de bonne entente. Tous quatre foncèrent dans la voiture confortable. La portière claqua. Béatement, trois hommes se calaient sur les sièges, la quatrième tripotait les leviers, établissait le contact. Ce voyage, où allait-il les conduire ? Et combien de temps durerait-il ? Une heure, Un jour … ?

Trois mitraillettes ont répondu : « C’est pour l’éternité » ! Trois mitraillettes avaient craché la mort. Plus rien ne bougeait dans l’auto noire aux glaces étoilées de fêlures blanches.

Derrière les buissons, à trente pas, quatre partisans surpris de la rapidité des événements après l’attente aussi longue, retenaient leur souffle. Plus rien ne bougeait. Le village paraissait mort. Le bourgmestre devait trembler au fond de sa cave. Les villageois se tenaient cois. Cependant les plus audacieux soulevaient déjà un coin de rideau.

Les oiseaux, un instant silencieux, avaient repris leurs chants. Rien n’était changé, semblait-il et pourtant la chose venait de se produire. C’était fait.

Pas à pas, les P. A. se risquèrent sur la route. Le prisonnier russe, évadé faisant partie du groupe s’approcha témérairement de l’auto malgré les avertissements lancés par ses camarades. C’est alors que la portière s’ouvrit sous une violente poussée. Un officier boche se dressa face au maquisard et lui tira à bout portant un coup de révolver en pleine poitrine. Au claquement sec du pistolet, un crépitement de mitraillette répondit et les deux hommes s’écroulèrent en même temps sur la route.

Les partisans s’élancèrent au secours de leur camarade. En passant, le commandant jeta un coup d’œil sur la boche agonissant dans la poussière. Un frisson parcourut le chef, il venait de reconnaître le gestapiste qui l’avait menacé sur la route de Bertrix. Ainsi sans le savoir, il avait tenu sa promesse : il n’avait pas fait grâce au soudard.

La brute leva vers son justicier un regard de bête maîtrisée, un regard où la morgue avait fait place à l’épouvante. Dans la voiture, trois autres corps sanglants, trois assassins châtiés, gisaient sur les sièges capitonnés.

Le partisans rassemblèrent un butin de choix : deux mitraillettes, quatre révolvers et des munitions puis ils regagnèrent le camp. Mais ils ne pouvaient savourer entièrement leur succès. Toutes leurs pensées allaient à leur camarade russe, au brave P.A. atteint au poumon d’une balle 7/35.

La voiture roulait lentement. Les têtes se penchaient avec peine sur le pauvre blessé. Sur une belle journée de victoire, une ombre glissait, auréolant tristement un visage livide.

Prochain épisode : « La vie dans les camps ».

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