Armée belge des partisans armés (suite LXIV)

Garage ou chantier de démolition ?

Quelque temps avant son arrestation, le commandant Robert Lejour, une des plus nobles figures de la Résistance, fusillé pat les Allemands, avait eu son attention attirée sur l’activité déployée au garage Poumay à Chênée. Cet établissement exclusivement réservé aux Allemands assurait la remise en état d’un nombre considérable de véhicules et, en outre, servait d’entrepôt de pièces détachées, de pneus, d’essence et de matériel divers.

C’était là une belle cible pour les partisans toujours en quête d’opérations préjudiciables à l’ennemi. Le 19 avril 1944, le commandant M … fut chargé de la destruction du garage avec l’appui d’un détachement de la 6 -ème compagnie d’Ourthe-Amblève. Les deux groupes devaient se souder à la tombée de la nuit à un endroit proche de l’objectif.

A … et ses P.A. de la 6 -ème, bien dissimulés attendaient depuis plus d’une demi-heure quand ils virent un homme déboucher au tournant de la rue et venir seul dans leur direction. Une minute d’angoisse devant la silhouette inconnue qui s’approchait. Il était presque 10 heures. L’homme avançait toujours. Où donc se trouvait le gros de la troupe ? N’allait-on pas tomber dans un piège ? Et pas d’armes rien que deux petits 7/65, l’autre compagnie étant chargée d’apporter le matériel.

L’inconnu marcha droit vers le refuge des partisans et dit à brûle pourpoint : « Allons, venez, c’est prêt. » Soupçonneux, les autres ne bougèrent pas. L’homme s’n alla mais soudain, il se ravisa, revint sur ses pas et dit en riant : « Ah, j’oubliais. Le train pour Vottem, s’il vous plaît ? » Ceux de la 6 -ème compagnie comprirent et leur réponse jaillit spontanément : « C’est en Chine ! »

Ils partirent côte à côte. En cours de route, M …, car c’était lui, exposa son plan d’action. Ses hommes avaient déjà maîtrisé les gardiens et l’un d’eux demeurait de planton auprès de l’appareil téléphonique relié directement à la Feldgendarmerie.

Ceux de la 6 -ème arrivèrent derrière le garage. On leur distribua des armes puis ils pénétrèrent dans l’immense atelier. Des guetteurs furent placés aux issues, on masqua toutes les fenêtres. On fit la lumière et le travail de démolition Commença sur le champ.

Il y avait là cinquante-deux véhicules de la Wehrmacht parmi lesquels de nombreux camions lourds, deux grands autobus à 75 places et un amoncellement de pneus pouvant être estimé à 25 ou 30 mètres cubes.
Les partisans soulevèrent les capots des moteurs puis, à coups de masses, ils brisèrent les carters mettant à nu les cylindres et broyant tous les accessoires. Sans crainte d’attirer l’attention, ils travaillaient bruyamment comme dans une forge. Le garage semblait en proie à l’animation la plus désordonnée et pourtant, les hommes procédaient avec méthode. Pas d’emballement, pas de gestes inutiles.

Une équipe entassa dans un camion quelques douzaines de pneus, deux machines à écrire et quantité de pièces de rechange destinées à différents corps de P.A. Une conduite intérieure fut aussi épargnée.

Mais ni les machines-outils : tour, foreuses, raboteuses … ni les moteurs électriques n’échappèrent à la destruction. Le tintamarre fantastique ne cessa que lorsque les masses ne trouvèrent plus rien à pulvériser qui ne fut déjà que de la ferraille.

Alors dix-neuf bombes furent placées aux endroits bien choisis. Quelques bidons d’essence furent répandus en pluie sur le stock d pneus, sur les bâches et sur les énormes camions.

Les partisans étaient couverts de cambouis, leurs visages de tâches graisseuses mais ils ne s’en inquiétaient pas. Vers trois heures du matin, le calme se fit. Les hommes furetaient silencieusement à droite et à gauche à la recherche d’un dernier objet intéressant. Puis ils s’assirent ou se couchèrent qui, sur ls sièges rembourrés, qui sur des paquets d’étoupe. Ils n’avaient plus qu’à se reposer en attendant l’heure de pouvoir circuler.

 5 h du matin ! Les hommes se levèrent. Chacun alluma une cigarette qui devait servir à mettre le feu aux mèches. Les portes du garage s‘ouvrirent. La voiture et le camion chargé du butin s’en allèrent en premier lieu puis on évacua le personnel de l’atelier.

Enfin, les P.A. restés à l’arrière se placèrent pour le final. Courant d’un moteur à l’autre, d’une foreuse à un tour, ils s’arrêtèrent à peine le temps de toucher de leur cigarette les mèches d’amadou. Et puis pour assurer le bouquet au feu d’artifice qu’ils venaient d’amorcer, ils jetèrent un briquet allumé sur le stock de pneus imprégnés d’essence. A partir de ce moment, il s’agissait de ne plus tarder. Les prisonniers furent relâchés puis les partisans se dispersèrent et chacun rentra chez soi à sa convenance.

Ils étaient à peine à cinq cents mètres du garage que les premières charges détonaient. Et déjà les flammes dévoraient la toiture. En un clin d’œil, le bâtiment se transforma en immense brasier. A l’intérieur, les explosions se succédaient, tordant les machines-outils, écartelant les moteurs et soulevant bien haut les flammes monstrueuses.

Une fumée noire, suffocante moutonnait en une colonne effrayante, dense et d’instant en instant activée. L’armature métallique de la toiture, chauffée à blanc se tordit puis s’effondra sur les carcasses des véhicules rangés dans le brasier. Et les explosifs qui avaient échappé à l’action de la mèche ne résistèrent pas à l’épouvantable chaleur.

Les pompiers accoururent dare-dare sur les lieux. Malgré leur intervention, rien n’échappa au désastre. Malheureusement, deux sauveurs trouvèrent la mort au cours de leurs vaines tentatives. Mais on ne peut imputer aux partisans la responsabilité de ce pénible accident.

Tous les partisans sortirent indemnes de l’affaire et pourtant les chauffeurs et les convoyeurs des véhicules emportant le butin avaient couru le plus grand risque. Après quelques kilomètres, la voiture resta en panne. Le camion la prit en remorque mais bientôt le moteur du lourd véhicule faiblit à son tour. Et finalement refusa tout effort. Il s’agissait de matériel avarié. Les partisans se virent dans l’obligation d’abandonne leur prise mais avant de s’éloigner, ils tentèrent de l’incendier. Pour une cause inconnue, les flammes ne se propagèrent pas et les boches rentrèrent en possession des véhicules et de leur contenu.

Néanmoins, les patriotes pouvaient se féliciter de leur travail : suivant certaine estimation, l’économie de guerre allemande avait essuyé une perte de 30 millions de francs. Une cinquantaine de véhicules automobiles, un outillage mécanique irremplaçable en temps de guerre, un stock de pneus, pièces de rechange, roulements à billes, … autant de matériel dont les Allemands ne récupèrent pas même un boulon qui ne fut brisé par l’explosion ou tordu par le feu.                                                                   

A suivre : « Prélude au final ».

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