Hyménée
Liliane, gentille dactylo, travaillait à la rédaction des ordres, des rapports et autres bulletins, inévitable documentation, de L’Armée des Partisans. Son travail n’était pas exempt de risques, loin de là … Son chef vint encore le complimenter en chargeant la charmante employée de porter elle-même au commandant de Corps un message important. La mission accomplie sans accroc donna à la jeune fille le goût de l’aventure, de servir de façon plus active que par le travail de bureau.

Comme auparavant, elle assuma le rôle de dactyle mais elle se lança dans le service complémentaire de courrier. Elle vit de plus près le travail clandestin et ses risques. Elle fit la connaissance de nombreux P.A. et apprit les rigueurs de leur vie illégale et sauvage, parfois. Elle sentit l’ivresse de ces luttes dans l’ombre où les adversaires ne se font point de cadeaux.
Liliane commit de beaux faits d’armes : elle entendit prononcer les noms de ceux qui les accomplissaient : R …, F …, A …, S …, des hommes qu’elle côtoyait peut-être mais qui se cachaient toujours. Un nom surtout conquit son admiration : Richard. Celui-là, on le disait capable de tout, c’était l’homme auquel on pouvait se fier. Aux yeux de Liliane, il personnifiait toute la Résistance. Comment était-il ? Jeune, déjà ridé, beau garçon, visage dur, sévère, belliqueux ? Qui sait ? Peut-être l’avait-elle déjà vu sans le connaître ?
Un jour, elle apprit son arrestation. Elle en ressentit une peine immense. Pourquoi ? De nombreux camarades avaient bien été arrêtés avant lui mais la pensée du chef captif la suivait comme un deuil. Et trois semaines plus tard, à la nouvelle de son évasion, elle frissonna d’une joie indéfinissable.
Un beau jour, son chef de groupe lui dit : « Tu porteras ce pli à Richard le commandant de bataillon. » Et il lui donna une adresse et le mot de passe. Liliane en fut bouleversée. Elle allait « le » connaître, Richard, celui dont tout le monde parlait, son héros, son partisan.
La première entrevue fut glaciale. Le grand garçon bien découplé, d’une merveilleuse chevelure noire avait lu le papier et murmuré simplement : « Bien, dites que tout est prêt ». Paroles prononcées sans exaltation, sans un sourire, sans un pli de souci, tout bonnement froidement, mécaniquement.
C’était donc là le fameux chef dont la tête était mise à prix et que tous se donnaient en exemple. Il n’avait pas l’air bien féroce, ni très galant non plus. Un homme ordinaire, voilà tout !
Un va-et-vient s’établit entre les deux postes. Liliane en assuma la bonne marche jusqu’au jour où Richard lui dit brièvement « Tu vas travailler avec moi. Tu seras mon courrier et ma secrétaire. »
Ce fut une suite ininterrompue de veillées, à corriger et taper à la machine des documents de toutes sortes. Ce fut la continuation des courses dangereuses, des rendez-vous compromettants, des réceptions scabreuses. Parfois, les veillées se prolongeaient tard dans la nuit. Alors, il eut été imprudent de se risquer dehors pour le retour, après le couvre-feu. Et Liliane partageait avec le partisan l’unique chambre servant de bureau.
Pauvres grands gosses ! Couchés presque côte à côte sur une couverture jetée sur le plancher, ils ne pensaient à rien. Ils étaient trop fatigués. Et puis, s’ils se considéraient favorablement dans la lutte commune, une barrière de glace demeurait dressée entre eux.
Une nuit, alors que Liliane était ainsi l’hôtesse de son chef, elle fut brusquement réveillée. Une demi-douzaine d’hommes occupaient la pièce. Au milieu du groupe, Richard donnait ses instructions. On parlait dynamite, de rails, d’explosion, de mitraillettes. Se levant d’un seul bond, la jeune fille déclara sans emphase : « Je vais avec vous. »
Les autres en demeurèrent un instant bouche-bée. Puis ils se récrièrent. L’expédition serait trop dangereuse. La place d’une jeune fille n’y était pas désignée. Liliane n’était pas assez forte et bien d’autres objections. Mais Liliane n’en démordait pas. A la fin, Richard qui la connaissait acquiesça : « Prépare-toi. »
Vite, elle enfila un pantalon qui lui avait déjà servi plusieurs fois à se travestir en chiffonnière ou en ramasseuse d’escarbilles. Un veston court et rapiécé lui moula prestement le torse et ses cheveux bouclés disparurent avec peine sous une casquette à la visière gavroche. Ainsi parée, Liliane se campa devant le chef. En sortant, ce dernier lui glissa dans la main un pistolet chargé. Dans la nuit, la petite troupe prit contact avec un groupe de renfort et Liliane entendit la remarque teintée d’inquiétude qu’un nouveau venu formulait à Richard : « Tu amènes là un bien jeune garçon. »
Couchée derrière la haie, à deux pas du talus, Liliane, le doigt sur la détente, surveillait étroitement le secteur qui lui était assigné. L’affaire se déroula sans incidents. Les P.A. se retirèrent tranquillement, avec ordre et l’objectif fut détruit
La jeune fille, le lendemain, munie d’un « Kodak » poussa l’audace et l’imprudence jusqu’à retourner sur les lieux de l’attentat pour y photographier l’objectif pulvérisé. Cela lui valut une sévère remontrance mais les hommes ne purent cacher un sentiment d’admiration. A la suite de cette expédition, Liliane prit goût aux sensations fortes. Elle participa à de nombreuses actions du même ordre, en vraie partisane jusqu’au jour de la Libération.
Alors, chacun reprit ses occupations habituelles, au grand jour. Les P.A. redevinrent les citoyens ordinaires, travailleurs qu’ils étaient avant. Leur vie s’écoulait, tour à tour, triste et gaie : plus souvent triste aussi comme avant. Trois mois passèrent. Un beau jour, Liliane et son ancien chef se rencontrèrent au hasard d’une promenade. Ils s’arrêtèrent, bavardèrent un instant. Leurs déceptions s’estompèrent au souvenir des journées de lutte et d’angoisse passées en commun. Sans qu’ils puissent s’en rendre compte, nos deux jeunes gens l’un auprès de l’autre, un encouragement dans un sentiment indéfinissable de respect, d’admiration, de franchise et de force. Et pourtant, Richard n’était plus le fameux saboteur, le rude justicier de naguère et Liliane n’avait plus rien de la garçonne jouant les coups durs. C’étaient deux jeunes gens fatigués avant l’âge, avant l’heure et qui, tout à coup, se reprenaient à espérer, à deviner, à sentir que la vie qu’ils avaient affrontée dans tous ses risques, ils étaient en droit de la revendiquer, d’en jouir pleinement.
Il se revirent, souvent, très souvent et puis … Pour connaitre la fin de cette histoire, venez avec nous dans une petite maison tranquille du pays de Charleroi. Vous y verrez un jeune ménage parfaitement uni. Et dans un intérieur coquet, intime, sans prétention, vous remarquerez tout de suite une véritable œuvre d’art : une admirable peinture, la reproduction d’une certaine photo, cadeau de noce des compagnons d’armes de nos braves patriotes.
A suivre : « Contre-propagande »