2 obus – 285 morts
Voici le moment venu de parler du raid fameux accompli à Vieux-Héverlée sur le voie ferrée Louvain-Ottignies le 30 juillet 1943. Quatre hommes participèrent à ce fait d’armes sous la conduite du commandant G … de la 5 -ème compagnie.
Armement : quatre révolvers dont deux à barillet de dimensions colossales et semblant échappés des fontes de quelque cow-boy de cinéma. Matériel : deux obus de 105 mm
Les partisans avaient appris qu’un train militaire devait passer cette nuit-là sur la ligne en question. Après s’être assurés du passage du dernier train « régulier », les saboteurs se mirent à l’œuvre. Ils avaient choisi l’endroit où la ligne en remblai dominait les terrains marécageux avoisinants. Pour doubler leurs chances, ils s’étaient rapprochés du pont enjambant une route secondaire.
Les fusées des obus avaient été enlevées et remplacées par des détonateurs pyrotechniques reliés à d’autres détonateurs du même genre au moyen de mèches détonantes coupées à longueur de 1 m 50. Placés directement sous les rails, les deux projectiles avaient, dans la nuit, l’aspect de deux énormes betteraves tombées d’un wagon. Avec précautions, un partisan tendit légèrement les mèches et plaça sur une même ligne perpendiculaire les détonateurs servant de ferrets. Ainsi, les deux engins devaient entrer simultanément en contact avec les roues avant de la locomotive du train condamné.
La chaleur du jour avait été accablante. L’air tiède brassé dans les remous y trouvait à peine un semblant de fraîcheur.

Hommes et chevaux suffoquaient dans les wagons fermés. En abordant les courbes en plan incliné, les bêtes titubaient et leurs sabots martelaient le plancher dans leurs efforts à reprendre l’équilibre.
Dans le wagon de deuxième place collé à la locomotive, des officiers, l’Etat-Major d’une division, général y compris ; somnolaient toutes glaces baissées. Certains s’épongeaient le front … celui-là son crâne lisse, brillant sur un cou apoplectique.
Les soldats, le torse nu et en pantalon court pour la plupart, se tenaient assis, jambes dans le vide, de part et d’autre des wagons. Les plus favorisés se trouvaient sur des wagons plats. Ils fumaient béatement, appuyés contre les chariots, les canons, les autos et autre matériel solidement amarré.
C’était la guerre. Combien de voyages avaient déjà effectués ces hommes endurcis ? Quels pays avaient-ils déjà parcourus depuis l’accès de folie de leur führer : Pologne, Belgique, France, Balkans, un petit stage en Russie peut-être ou en Afrique.
Les voici de nouveau chez nous, moins orgueilleux déjà, mais aussi abrutis, aussi ignorants sous le voile du nazisme. Le train roulait, roulait. Où emportait-il sa cargaison humaine ? Une lueur aveuglante embrasa le ciel vers l’avant du train et s’éteignit dans une déflagration infernale. Un tintamarre fantastique se prolongea interminablement. Heurts violents des butoirs, craquements des wagons se chevauchant avant de rouler bas du remblai. Les portières des wagons, en se refermant sous le choc, fauchaient impitoyablement bras et jambes. Hommes et chevaux malaxés dans leurs cercueils roulants emplissaient l’espace de leurs cris d’épouvante. Catapultés sans espoir, les convoyeurs des wagons plats se fracassaient le crâne ou les membres et retombaient sans vie dans une avalanche de matériel et de débris de toutes sortes.
Vers l’avant, le spectacle atteignait le paroxysme de l’horreur. La locomotive s’était d’abord cabrée. Le wagon de seconde classe qui la suivait, écrasé par la masse, sauta des rails et culbuta sur la route. Puis la locomotive le suivit dans sa chute et broya sous le pilon de ses 120 tonnes les compartiments fragiles dont nul ne sortit vivant.
Des roues détachées, des débris de ferrailles et d’équipements furent projetés à plus de cinquante mètres du talus. Faut-il s’attarder à la description de ces épouvantables choses ? Les Allemands essayèrent vainement de minimiser les conséquences de la catastrophe. Ils parlèrent de soixante à septante victimes puis on estima le nombre d tués à deux cents environ. Mais de l’aveu même de la Gestapo, on peut dire que l’attentat du 30 juillet 1943 coûta la vie, à deux cent quatre-vingt-cinq soldats du grand Reich.
La locomotive immatriculée C 20170 avait entraîné dans la mort deux cheminots du dépôt de Louvain, victimes d’une implacable et atroce nécessité.

Les Allemands annoncèrent férocement qu’ils procéderaient à l’exécution de cinquante otages si les coupables n’étaient pas découverts. Mais quelques jours plus tard, ils changèrent leurs batteries, gracièrent les otages et tentèrent de réduire le prestige des P.A. en attribuant le sabotage à une équipe de parachutistes.
A peu près à la même heure, le rapide Bruxelles-Vienne quittait les rails et se couchait lui aussi sur le ballast entre Velthem et Erbs-Querbs. Il s’agissait d’un train composé de wagons-lits « Mitropa » transportant un nombre considérable de permissionnaires. Là, on ne put assister au même désastre car les wagons métalliques résistèrent efficacement au choc.
Toutefois, l’ennemi accusa quelques dizaines de tués. Cette action fut accomplie sans usage d’explosifs, les partisans s’étaient contentés de déboulonner un rail… Mais quelle que fut la méthode employée, les résultats concordaient : prouver aux boches qu’ils ne pouvaient attendre aucune grâce dans le pays qu’ils avaient envahi et qu’ils piétinaient effrontément.
De son poste de commandement, Van Brussel procéda à l’organisation de trois corps de partisans. De plus, il s’attacha spécialement à remettre sur pied le Corps d’Anvers qui se trouvait en fâcheuse posture.
Dès le début de l’occupation, les partisans d cette région avaient inscrit quelques belles pièces à leur tableau : sabotages sérieux à l’arsenal d’Anvers, destruction d’un bateau aux chantiers de constructions navales à Hoboken, etc. …
Mais par la suite, la fatalité s’abattit sur le Corps 033. A peine, le mouvement reprenait-il vigueur qu’une rafle générale renversait toutes les espérances. Les tentatives se succédèrent inlassablement mais toujours enrayées. Un nombre considérable d’arrestations et cinquante partisans fusillés tel et le tribut payé par le Corps 033, le plus malchanceux de toute l’Armée belge des partisans. C’est assez dire, croyons-nous.
A suivre le prochain épisode : « Au commandement et dans l’action ».