3 000 kilos de dynamite
A mener pareil train, les partisans furent bientôt à court d’exploits. De courageux garçons se hasardaient dans des terrains marécageux s’étendant vers Wavre pour y récupérer quelques mines anglaises. Travail obscur et pourtant si délicat et si dangereux. Deux partisans travaillaient au dépôt de munitions de Meerdael. Surpris au moment où ils détournaient une charge d’explosifs, ils réussirent à s’enfuir en emportant leur butin mais ils durent entrer dans l’illégalité.

Les faits relatés se trouvent dans cette région. Au lecteur de localiser.
L’augmentation des effectifs et l’ampleur sans cesse accrue des sabotages posaient un problème ardu. Coûte que coûte, il fallait s’approvisionner en explosifs.
De son appartement tranquille à Keerbergen, le commandant V … tournait les yeux avec envie vers les Poudreries Réunies de Baelen. On lui avait bien rapporté que des véhicules quittaient la poudrerie tous les jours mais pour quelle destination ? On racontait que les convoyeurs prenaient leurs repas à Hougaerde chez un ardent collaborateur mais les détails s’arrêtaient là … Le chef de Corps se lança délibérément dans l’affaire. Il poussa activement ses recherches et les renseignements affluèrent. Les véhicules employés étaient tantôt un camion Ford de 1 T ½ tantôt un camion de 3 T ½. L’un et l’autre étaient escortés par les gendarmes et empruntaient toujours la route Moll-Bourg-Léopold. Une dizaine de milliers d’Allemands grouillaient dans cette dernière localité.
V … allait-il pour cela renoncer à son projet ? Non mais il jugea que le modeste chargement de 1 500 kilos lui conviendrait à suffisance et il établit soigneusement son plan d’attaque.
Une fois repéré, l’endroit choisi pour l’embuscade, on parcourut en auto un itinéraire parfaitement étudié en s’arrêtant aux emplacements désignés pour la répartition du butin. Quatre cachettes avaient été prévues qui ne devaient être ouvertes qu’à la dernière minute. 500 kilos de dynamite seraient enterrés dans un bois au nord d’Averbode, 500 kilos dans un autre endroit, 250 kilos près de Haecht et enfin le reste arriverait à destination dans un garage où le camion serait entièrement démoli.
Le voyage d’essai s’effectua favorablement plusieurs fois à quelques jours d’intervalle. Puis les groupes de P.A. installés dans plusieurs localités le long de la route à suivre furent alertés. Ceux-ci devaient s’occuper des cachettes. La veille du jour choisi pour l’expédition, un courrier vint annoncer l’arrivée de Léon Degrelle dans un hôtel des environs de Keerbergen. L’occasion était belle de se débarrasser une fois pour toutes de l’ignoble individu …
V … se trouvait placé devant la plus troublante alternative : Degrelle ou la dynamite ? Les sentiments des patriotes outragés auraient peut-être penché vers l’exécution du traître mais le raisonnement et la nécessité l’emportèrent et on opta pour la dynamite. Les partisans furent bien inspirés car la visite de Degrelle fut ajournée pour une cause indéterminée.
A la dernière minute, un commandant de bataillon avertit le chef du Corps que le chauffeur désigné pour conduire le camion après sa capture se trouvait dans l’impossibilité de remplir sa mission. V … trouva la solution la plus simple : il prendrait lui-même le volant. Pourtant, il était interdit aux chefs de Corps de participer directement aux opérations.
Le jour fatidique se leva. Les partisans l’accueillirent avec confiance, tout était prêt. Huit hommes triés sur le volet, armés de révolvers, de grenades et d’une mitraillette apportée la veille dans une boîte à violon prirent place dans une voiture pourvue d’une fausse plaque d’immatriculation en direction de Moll. De passage à Geel, ils aperçurent un attroupement sur la grand-place : un important détachement de gendarmes rexistes y étaient de faction. Audacieusement, le chauffeur freina et sans en attendre l’ordre, s’arrêta à hauteur du rassemblement :
« Que se passe-t-il ?
Rien, on va simplement procéder à la distribution des timbres de rationnement et nous prenons nos précautions.
Ah ! ce n’est que cela … »
Les partisans traversèrent Moll et poussèrent vers le sud-est. Ils dépassèrent Baelen et stoppèrent à portée de fusil de Schoor, petit bourg perdu en Campine. Le terrain inculte, couvert de genêts et de bruyères se prêtait admirablement au camouflage de l’auto, laquelle se tapit derrière un monticule à trois cents mètres de la route. Les hommes s’échelonnèrent et se dissimulèrent de leur mieux entre la voiture et l’accotement. Là, un guetteur observait la chaussée en direction de Baelen.
A 8 h 30, un véhicule à vitesse modérée pointa tout au nord. Le guetteur fit un signe de la main, signe aussitôt retransmis par les hommes accroupis derrière les genêts. Au moment propice, l’auto revint vers la route en cueillant au passage les partisans qui sautaient sur les marchepieds. Mais le véhicule venant de Baelen passa de justesse sous les nez des patriotes qui, stupéfaits, constatèrent un changement dans le programme.
Il ne s’agissait pas de camionnette Ford mais bien un tracteur Minerva traînant une remorque blindée, pesant à vide plus de 10 000 kilos. Une coupole surmontait la masse d’où un guetteur surveillait les environs. En plus du chauffeur, deux gendarmes et un convoyeur civil formaient l’équipage de l’étrange véhicule. Le morceau était de choix mais de quelles dimensions.
Une brève délibération puis les partisans foncèrent vers leur proie. Le véhicule roulant à du 25 à l’heure allait être rejoint quand, tout à coup, les assaillants aperçurent, droit devant eux, un attroupement inquiétant. Un gamin flânait le long du fossé. Nos hommes l’interpellèrent et le questionnèrent hâtivement : » Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?
On sort de la messe. »
Rassuré le chauffeur appuya fermement sur l’accélérateur. La voiture bondit, dépassa le mastodonte et lui barra la route juste à proximité des fidèles ébahis. L’arme au poing, les partisans y allèrent carrément : « Gestapo ! Descendez ! ». Croyant avoir affaire à cette police barbare, l’équipage du Minerva obtempéra sur le champ. Les P.A. ouvrirent la porte arrière de la lourde remorque : 3 000 kilos de dynamite s’y trouvaient en caisses bien alignées.
Dissimulant leur satisfaction, les patriotes ordonnèrent à leurs prisonniers de prendre place pace à l’intérieur du véhicule. Deux P.A. montèrent à leur tour, l’un occupa la tourelle. La lourde porte se referma. En cas d’alerte, les P.A. tenant compagnie aux gendarmes étaient voués à leur perte car le système de fermeture ne pouvait se manœuvrer que de l’extérieur. V … se mit au volant. A ses côtés, à portée de main, une grenade et un révolver, sur ses genoux, une carte bien étalée.
« Fini ? – Fini ! »
Le petit convoi démarra, prit de la vitesse et fit son entrée à Bourg-Léopold, véritable fourmilière d’Allemands. A certain moment, les partisans se trouvèrent encadrés de voitures de la Wehrmacht roulant devant et derrière eux. Quittant le guêpier aussi tranquillement qu’ils y étaient entrés, les patriotes avec leur proie tournèrent à droite et, poussant à 40 km à l’heure le camion qui ne pouvait pas dépasser les 25 km/h, ils foncèrent vers l’intérieur du pays.
A plusieurs reprises, ils faillirent se faire arrêter par des gendarmes rexistes qui occupaient les villages, rapport aux distribution s de timbres et qui surgissaient de partout au ronflement des autos.
Les partisans s’arrêtèrent dans un bois au nord d’Averbode. Des hommes attendaient là, au bord de trous creusés d’avance. Cinq cents kilos d’explosifs leur furent confiés puis le convoi se remit en marche, fit le tour du bois et atteignit un second endroit où 1000 kilos furent déposés.
Ainsi délestée, le véhicule blindé et son escorte filèrent à pleins gaz vers un autre dépôt.
Malheureusement, l’affaire allait prendre une tournure tragique. La Gestapo, alertée parcourait le pays. Ls communications téléphoniques furent coupées sur toute l’étendue du territoire et dans l’après-midi, les boches s’offrirent le luxe de faire survoler la région par un de leurs petits avions de reconnaissance. D’autre part, des ouvriers des vicinaux avaient remarqué le manège anormal d’un groupe d’hommes autour du bois d’Averbode. Auraient-ils inconsciemment averti la Gestapo ? Toujours est-il que huit partisans de Heist-op-den-Berg retournant à vélo furent rejoints par une voiture qui, appuyant sur la droite, ls poussa dans le fossé où ils s’effondrèrent pêle-mêle parmi les bicyclettes. Quand ils se relevèrent, ils se trouvèrent en face de six mitraillettes menaçantes. Aucune possibilité de résistance ! Toutefois, l’un de huit hommes réussit à s’échapper. Moins de 48 heures plus tard, les sept prisonniers étaient fusillés.
Cependant les autres partisans parvenaient avec leur butin aux environs de Keerbergen. En cours de route, on avait discuté sur les complications dues au tonnage insoupçonné de la capture. Il ne fallait plus penser à démolir le véhicule. Un camion blindé ne se démonte pas comme une carrosserie de bois et, d’ailleurs, il eut été impossible de l’entrer dans le garage.
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Le commandant de bataillon proposa de déposer la dynamite à Keerbergen. V … tressaillit. C’était là son lieu de résidence. Ses hommes l’ignoraient et il désirait garder son secret. Néanmoins, nécessité fait loi : le chef n’émit aucune objection et va … pour Keerbergen. Le commandant savait y trouver, un peu à l’écart, une petite villa momentanément inoccupée et dont il pouvait disposer car il connaissait le propriétaire absent.
On atteignit un petit village … Rues étroites, passages difficiles pour un véhicule très lourd et de dimensions ne se prêtant guère aux manœuvres délicates
On accrocha une porte puis la remorque ayant dérapé s’enlisa sur l’accotement sablonneux. Au craquement du bois brisé, le propriétaire apparut et se mit à gémir et à gesticuler pour la perte sensible qu’il éprouvait. Il en arriva même à menacer de porter plainte immédiatement. Le temps pressait et les partisans redoutaient une intervention malencontreuse. Pour sortir de cette situation, ils n’hésitèrent pas à confier à l’intéressé le but de leur randonnée et comme preuve, ils ouvrirent la porte de la remorque. Sagement, l’homme se retira.
Les P.A. conjuguèrent leurs efforts à sortir de l’ornière la lourde machine. Le moteur grondait à plein régime, des planches et des brindilles furent jetées sous les roues. Peine perdue ! Curieux, quelques habitants s’amenèrent avec désinvolture. Leur nombre grossit. Le garde-champêtre donna son avis. Tous ces braves gens offrirent leur aide et une dernière tentative fut appuyée par la poussée vigoureuse de tous les villageois.
Fallait-il abandonner la partie ? Une chance ultime restait aux patriotes : décharger le véhicule. A peine, la porte en fut-elle ouverte que les curieux, frappés par l’inscription « Dynamite » ornant toutes les caisses, disparurent comme par enchantement.
Le déchargement s’effectua rapidement. Les gendarmes y contribuèrent en avançant sur l’arrière de la remorques les caisses redoutables. Celles-ci, empilées sur l’accotement, furent recouvertes de sacs, de vestons et de paille ramassée dans le fossé. Puis on referma hermétiquement la porte de leur prison roulante sur les quatre convoyeurs.
Enfin, le moteur eut raison de la masse et le tracteur traîna le tout jusqu’à une vingtaine de kilomètres de là, entre Lierre et Duffel. Pendant ce temps-là, on travaillait ardemment à l’évacuation de la dynamite. On ne pouvait plus la transporter dans la villa choisie car tout le village était au courant de l’affaire. On se rabattit sur une autre demeure offrant les mêmes avantages mais encore plus éloignée. Les P.A. durent effectuer plusieurs voyages. Une seconde voiture vint les renforcer grâce au concours d’un P.A. garagiste qu’un camarade était allé quérir au pas de course puisqu’on ne pouvait avoir recours au téléphone.
A six heures du soir, l’opération était terminée. Non pas pour l’ennemi qui poursuivait âprement ses recherches. Le tracteur et sa remorque furent découverts le lendemain matin. Ni les gendarmes ni leurs compagnons de geôle ne purent fournir la moindre indication sur l’itinéraire parcouru, le pays leur étant inconnu. Mais un appareil enregistreur était placé à l’arrière de la remorque et renseignait minutieusement sur toutes les manœuvres effectuées. Guidés par ce mécanisme dénonciateur, les boches refirent en sens inverse le chemin de Baelen. Ils reconnurent sans peine l’endroit où le transbordement avait eu lieu mais personne dans le village ne savait quelque chose.
Une armée de 500 à 600 « noirs » envahirent la région. Et durant quinze jours, ces traîtres perquisitionnèrent partout offrant 500.000 francs à quiconque les mettrait sur la bonne piste. Nul ne savait.

Si, pourtant, un homme avait vu et il avait deviné la nature des caisses entreposées dans la villa. Après avoir visité la villa de ce bon citoyen, les V.N.V. s’enquérirent sur les habitants de la villa toute proche. L’homme s’esclaffa et déclara que personne n’y avait mis les pieds depuis des mois. Les imbéciles se retirèrent et … ils étaient à deux pas du but.
Les P.A. vinrent rechercher les caisses quelques semaines plus tard. Hélas, l’affaire, dans son ensemble, leur avait coûté cher. Après les premières exécutions, les boches poursuivant leur enquête réussirent à mettre la main sur une trentaine de partisans du secteur de Heist-op-den Berg. Nombre de ces braves furent passés par les armes et les autres déportés en Allemagne mais leurs camarades les vengèrent cent fois. Les stocks d’explosifs qu’ils venaient de constituer allait leur permettre de frapper, frapper encore l’ennemi exécré qui ne tenait plus debout que par un sursaut de rage et d’ignominie.