L’exil de Degrelle en Espagne

Mais la dégringolade est déjà bien commencée. Le Reich s’effondre sous les coups de boutoir des Soviétiques et ceux des Britanniques et des Américains. Pour Degrelle comme pour des milliers de collaborateurs, il faut choisir entre mourir les armes à la main ou s’enfuir. La capitulation du 8 mai 1945 surprend Degrelle au Danemark non sans qu’il ait croisé par hasard Heinrich Himmler qui l’a verbalement nommé au grade de SS-Oberführer, ce qui explique qu’il n’existe aucune trace de cette nomination

En Belgique, l’avenir ne s’annonce pas rose pour Léon Degrelle. Son frère a été assassiné par la Résistance et les partisans de Degrelle se sont lancé dans des représailles. Des otages désignés par Degrelle sont abattus et la répression s’intensifie, les assassinats de la Résistance succèdent aux assassinats commis par les Rexistes.

Depuis le Danemark, Degrelle gagne la Norvège. À Oslo, il met la main avec quelques compagnons sur un bombardier allemand qui traverse l’Europe avant de s’écraser sur la plage de San Sébastien, tombé en panne d’essence. Degrelle est grièvement blessé.

Naturellement, l’Espagne franquiste n’est guère ravie d’avoir un hôte de ce genre sur son sol. Les gouvernements belges successifs demandent l’extradition de Degrelle, mais plutôt mollement. Léon Degrelle fait d’ailleurs savoir aux autorités belges qu’il est tout à fait prêt à rentrer en Belgique pour y être jugé, mais à ses conditions, qui sont naturellement inacceptables. Les autorités espagnoles refusent d’extrader Degrelle. En 1947, la Belgique porte plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour obtenir son extradition. Mais l’Espagne fait la sourde oreille.

« Le beau Léon »

Au cours des années 1950 puis des années 1970 et 1980, le gouvernement belge tentera de nouveau d’obtenir l’extradition, en pure perte. En 1954, le gouvernement de Franco a accordé la nationalité espagnole à Léon Degrelle. S’il ne peut plus guère risquer de quitter le territoire espagnol, au moins est-il assuré de pouvoir y couler des jours paisibles. Il s’y remarie, travaille dans une entreprise de travaux publics et peut s’adonner à son loisir préféré : parler de lui et écrire sur lui. Dès 1949, il commence à publier des ouvrages d’une suffisance ahurissante, où les éléments de vérité se mêlent aux fables grotesques.

Degrelle s’invente une vie où il aurait traité d’égal à égal avec Hitler et Mussolini, où le roi Léopold III le recevait dans son intimité, où il aurait été une des plus grandes figures politiques de l’Europe du XXe siècle et où, point de détail comme dirait l’autre, la destruction des Juifs d’Europe est un bobard que les Juifs exploitent car «le Juif (sic) est exhibitionniste».

Comment expliquer que pareille baudruche ait pu attirer ainsi des lecteurs mais aussi des admirateurs qui, jusqu’à sa mort en 1994, se sont pressés pour voir « le beau Léon » dans son exil espagnol ? Peut-être à cause de ce que l’on avait appelé, dans les années 1930, le « Rex Appeal », cette capacité qu’avait Degrelle à électriser les foules –et disait-on, particulièrement les femmes. Degrelle était beau parleur. Et il était surtout une des dernières figures vivantes de la Waffen-SS qui ne soit pas obligée de vivre terrée.

Un sulfureux vantard antisémite

Et puis, bien sûr, il y avait aussi le fait que de nombreux visiteurs étaient tout à fait prêts à gober les bobards et les exagérations de Degrelle. Degrelle le fils qu’Hitler aurait aimé avoir; Degrelle dont Hitler avait dit à Ribbentrop qu’il n’avait jamais vu pareille énergie chez un jeune homme de son âge; Degrelle qui avait barre sur Hitler; Degrelle que Himmler a nommé verbalement général dans la SS; Degrelle qui avait servi de modèle à Hergé pour le personnage de Tintin; Degrelle et les Picaros; Degrelle contre Zorro; Degrelle et Maciste contre Godzilla.

Ce que Degrelle fut bien, par contre, c’est un autocrate, vantard, antisémite et négationniste, un nostalgique de l’œuvre d’Hitler, qui a aidé à fonder une association d’entraide aux anciens nazis en cavale. Il est mort à 87 ans, en 1994, en exil, sans avoir jamais rien renié, rien regretté. Il reçut donc, jusqu’à sa mort, de nombreux admirateurs dont certains peuvent bien dire, comme Loustau qu’ils venaient se faire dédicacer des ouvrages d’histoire militaires. Si l’on était frappé de dédicacite aigüe dans les années 1990, ça n’était pourtant pas les anciens combattants qui manquaient en France.

Un mot pour finir : la figure de Léon Degrelle est toujours une source de gêne en Belgique. En France, les principaux collaborateurs ont été jugés –parfois sommairement. Mais le gros du travail a été fait. En Belgique, la figure première de la collaboration a échappé à la justice. Et Degrelle lui-même n’hésitait pas à moquer les gouvernements belges successifs et leur manque d’empressement à le récupérer. C’est, disait-il, qu’il avait des révélations à faire et qui auraient embarrassé du monde.

Dernière zwanze du guignol Degrelle : peut-on imaginer une seule seconde que celui qui passa son temps à inventer des scandales se serait privé de révéler des éléments susceptibles de semer la pagaille en Belgique s’il en avait eu à sa disposition ? Mais le manque d’empressement des autorités belges à le faire extrader interroge. Il n’y a pourtant sans doute pas à chercher beaucoup plus loin qu’un désir de ne pas vouloir ranimer de vieilles querelles et du feu sous la cendre, un passé peu glorieux et que chacun préfère oublier.

Ce qu’il ne faudrait pas oublier, c’est qu’en plus d’être un personnage haut en couleur, Léon Degrelle fut avant tout un autocrate vaniteux, un négationniste, un va de la gueule sans vergogne, un mégalomane sans bilan et un traître à sa patrie. On a décidément de bien drôles de héros, au siège du Front national.

Pour en savoir plus : D’excellents documentaires ont été consacrés à Léon Degrelle, notamment par la RTBF. On visionnera avec grand intérêt Léon Degrelle – Face et revers, diffusé du vivant de Degrelle, mais aussi l’excellent, Léon Degrelle – La Führer de vivre, sorti plus récemment. Le premier de ces documentaires remet les propos de Degrelle dans leur contexte avec des interventions d’historiens, le second (où l’on voit notamment de jeunes français rendre visite à Degrelle dont qui vous savez) choisit de laisser parler Degrelle qui, il est vrai, est un des mieux placés pour se ridiculiser lui-même.

En librairie, on peut lire Martin Conway, Degrelle, les années de collaboration: 1940-1944: le Rexisme de guerre, Ottignies, Quorum, 1994 et Giovanni F. di Muro, Léon Degrelle et l’aventure rexiste (1927-1940), Bruxelles, Editions Luc Pire, 2005.

Antoine Bourguilleau

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