Qui était donc Léon Degrelle, ce Nazi auquel Axel Loustau et Frédéric Chatillon, des proches de Marine Le Pen, sont allés rendre visite dans son exil espagnol, comme en attestent les images d’un documentaire ?
L’affaire a fait grand bruit quelques semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle. Car elle démontrait que la garde rapprochée de Marine le Pen avait à minima par le passé entretenu des rapports avec un personnage trouble, hitlérien revendiqué, antisémite assumé et qui jusqu’à la fin de sa vie continuera de porter des boutons de manchettes ornés des runes de la SS dont il fut membre –en citant sa devise «Mein Ehre Heißt Treue» avec un accent allemand tellement dégueulasse que Goebbels s’en retournerait dans sa tombe en avalant des croix de fer arrosées au kérosène.

Mais qui était donc Léon Degrelle, mort en 1994 sans avoir été jamais inquiété par la justice de son pays, la Belgique, qui l’avait pourtant condamné à mort par contumace en décembre 1944 ?
Il est né en Belgique, à Bouillon (comme Godefroy) en 1906, dans une famille très catholique. Son père, brasseur de profession, est également député. En 1921, Léon Degrelle entre au lycée à Namur, chez les jésuites. Comme nombre de ses camarades et de ses professeurs, il est proche de l’Action française de Maurras : monarchiste, catholique –et antisémite. En 1924 ce sont les études universitaires qui commencent, mais Degrelle étudie peu et passe son temps à s’occuper du journal L’Avant-Garde, organe de presse d’une organisation étudiante apostolique, l’ACJB. Le journal tire bientôt à 10.000 exemplaires, un tirage considérable.
« Une ambition politique immense »
Dès cette époque, note Giovanni di Muro, Degrelle fait montre « d’un penchant prononcé pour les professions de foi ; les phrases pleines, les mots ronflants. » En 1930, il tient les rênes de la maison d’édition Christus Rex, très engagée dans le catholicisme, et commence à publier des revues qui se piquent de plus en plus de politique : ce sera Rex, Vlan, Foyer puis Crois, qui tirent une fois encore à un nombre d’exemplaires considérables (et qui font beaucoup d’invendus), mettant les éditions en danger.
Peu importe : en 1933, avec le soutien financier de son père, Léon Degrelle devient le propriétaire des éditions Rex. Son objectif est de remettre de l’ordre dans le parti catholique, qu’il estime trop mou et compromis dans les affaires. Son goût pour la provocation inquiète plus qu’il ne rassure ces milieux conservateurs. Fin 1934, Degrelle finit par émouvoir son premier soutien, Mgr Picard, aumônier général de l’ACJB, qui dans une lettre affirme au cardinal Van Roey, Primat de Belgique :
« Une chose est certaine, c’est qu’il a une ambition politique immense et qu’il rêve de gouverner son pays, comme il dit. Impulsif comme il l’est, dans un moment de trouble social, il est capable des pires imprudences. »
Et Degrelle va bien vite le montrer, en effet. Le 2 novembre 1935, à Courtrai, se tient le congrès annuel de la fédération des associations et cercles catholiques, auquel participent les grandes figures du catholicisme politique en Belgique. Degrelle s’y rend avec des rexistes, qui bloquent les issues et lorsque tous les orateurs ont fini de parler, il monte à la tribune et agonit d’injures les participants qui ne peuvent quitter la salle. Le « Coup de Courtrai » fait scandale et la rupture avec le catholicisme politique est consommée.

« Quand je serai au pouvoir, je règnerai par la terreur »
Au printemps 1936, des élections législatives se préparent et Rex, qui présente des candidats, multiplie les attaques contre les figures du catholicisme politique. Le mouvement lui-même s’en ressent : si à l’instar de son chef, la plupart des membres de sa direction sont des catholiques ardents, Rex devient le porte étendard de tous les mécontents, venus de toutes les classes sociales.
Si les talents oratoires de Degrelle constituent un atout pour son mouvement, sa tendance aux exagérations lui nuit considérablement. Le 15 mars 1936, il s’entretient avec le journaliste Philippe Henriot, futur ministre de la propagande de Vichy. Le contenu de l’interview est résumé par Francis Balace, historien belge :
« Quand je serai au pouvoir, je règnerai par la terreur, des têtes rouleront… Mussolini m’approuve. Hitler veut me donner de l’argent. Avec mes vingt députés, je rendrais la vie gouvernementale impossible en provoquant des cascades de démissions etc. »
Pour étouffer le scandale provoqué par ces propos, Degrelle déclare qu’Henriot est un « gogo » et qu’il lui a raconté n’importe quoi. L’intéressé répondra par voie de presse que « s’il avait pensé que Rex était une énorme zwanze bruxelloise il ne se serait pas déplacé ».
La campagne de Degrelle démarre par des dénonciations de scandales, plus ou moins imaginaires. Car il s’agit le plus souvent d’indélicatesses, de pratiques peu morales à défaut d’être illégales. Peu importe : en mêlant habilement des éléments réels et beaucoup d’exagérations, Degrelle donne à ses « fake news », si l’on peut dire, un grand retentissement, amplifié par les organes de presse dont il est le propriétaire, où il se fait l’apôtre d’un certain « dégagisme », comme en témoigne l’extrait suivant d’un des éditoriaux de son journal, le Pays réel, fondé le 3 mai 1936 :
« Nous en avons plein les bottes de ces salauds, des aventuriers et des pourris. Ils s’en iront tous. »
Un trublion instable

Aux élections du 24 mai 1936, le rexisme obtient 11,5% des suffrages, 21 sièges à la chambre (sur 217) et 8 au Sénat (sur 109). Mais Degrelle a commis l’erreur de ne pas se présenter et ses élus sont inexpérimentés. Chef de parti avec des élus, Degrelle est reçu par le roi, qui refuse de lui confier le poste de ministre de la Justice que Degrelle réclame. Léopold III déclarera à l’un de ses conseillers qu’il a trouvé Degrelle « suffisant et insuffisant ».
« Nous en avons plein les bottes de ces salauds, des aventuriers et des pourris. Ils s’en iront tous »
Politiquement, Degrelle est toujours aussi inconsistant : il se rapproche du fascisme et prend des positions contre le droit de grève, mais lorsque les dockers d’Anvers se mettent en grève en juin 1936, il commence par montrer du doigt les « émeutiers » avant de les soutenir sans réserve dès que le mouvement prend de l’ampleur. Dans l’Allemagne nazie, qui pourtant lui octroie déjà des subsides, on s’inquiète de son tempérament de girouette, comme en témoigne un rapport adressé au gouvernement :
« Bien qu’il soit fondamentalement contre le droit de grève, il s’y est montré favorable dès qu’il a senti que les ouvriers y étaient attachés, si bien qu’il est impossible de déterminer quelle attitude il pourrait adopter sur ce point à l’avenir. »
Tandis qu’à la chambre, les députés rexistes se ridiculisent par leur amateurisme, Degrelle négocie un accord avec le VNV de Staf de Clercq, parti nationaliste flamand, sécessionniste aux antipodes du nationalisme belge de Rex. L’accord ne durera pas, mais contribue à inquiéter les partisans de Rex, qui perçoivent de plus en plus Degrelle comme un trublion instable.
Radicalisation
En octobre 1936, Degrelle affirme que 200.000 Rexistes vont profiter des commémorations de la bataille de l’Yser pour marcher sur Bruxelles. Son modèle de prise du pouvoir semble osciller entre la marche sur Rome de Mussolini et la tactique d’Hitler. Au final, 2.000 Rexistes défilent dans les rues, une farce pathétique.
Constatant qu’il ne peut peser politiquement qu’en entrant à la chambre, Degrelle demande à un de ses députés de démissionner pour provoquer une élection anticipée. Degrelle s’imagine qu’une fois élu, il poussera le roi à dissoudre la chambre et à reproduire ainsi le coup d’Hitler avec Hindenburg en 1933. À sa grande surprise, ses adversaires politiques décident de lui opposer un seul candidat, le Premier ministre en personne, Paul van Zeeland, dont les soutiens vont des communistes au Primat de Belgique. Degrelle n’obtient que 19% des voix. Son mouvement est en perte de vitesse, son amateurisme détourne les électeurs, son autoritarisme effraie.
Au fur et à mesure que la déconfiture de Degrelle s’accélère, il se radicalise davantage. En vain : En avril 1939, aux élections législatives, Degrelle conserve son siège mais Rex n’a plus que 4 députés et à peine 4,5% des voix. Degrelle est, politiquement, un homme mort. Mais la guerre va tout changer.

Opération séduction
Car comme pour Maurras, la défaite de la France, de la Belgique et de la Hollande en mai-juin 1940 est pour Degrelle, une divine surprise. Certes, les choses commencent mal : Degrelle est arrêté par les autorités belges, puis transféré en France et manque de peu d’être fusillé à Abbeville. Degrelle fréquente de nombreuses prisons françaises et finit sa course au camp du Vernet (Ariège) où il est libéré le 24 juillet. De retour à Bruxelles le 30 juillet, Degrelle n’a plus qu’une seule idée en tête : gagner les faveurs d’Hitler et engager ce qui reste de son mouvement dans la collaboration.
Degrelle pense que ses diatribes fascistes et l’exil du gouvernement belge lui donnent du poids auprès du roi Léopold, oubliant qu’aux yeux des autorités belges et allemandes, il est perçu comme un vaniteux doublé d’un guignol. Il tente de relancer son mouvement en créant les « Formations de combat » qui regroupent, selon ses dire, 4.000 hommes et qu’il espère utiliser comme faire-valoir auprès des autorités allemandes. Las, les fonctionnaires allemands chargés de l’administration de la Belgique préfèrent s’appuyer sur des personnages moins voyants et un peu plus crédibles.
À partir de 1941, c’est la fuite en avant et un engagement toujours plus entier vers le nazisme : constatant que personne ne le prend au sérieux en Allemagne, Degrelle va toujours plus loin dans les mains tendues et les propositions de collaboration. Les Allemands le font lanterner, attendant de voir jusqu’où leur interlocuteur est prêt à promettre pour gagner leurs faveurs. Ils ne vont pas être déçus.
En janvier 1941, Degrelle termine pour la première fois un discours au cri de « Heil Hitler », sans plus de succès. Il faut attendre l’invasion de l’URSS et la proposition par Fernand Rouleau, adjoint de Degrelle, de la création d’une Légion Wallonie, sur le même modèle que la LVF française, pour que des contacts soient enfin noués. Degrelle tente de verser les membres de ses Formations de combat dans cette nouvelle légion, dont il s’attribue naturellement la paternité.
A suivre