César arrêté le 23 décembre 1942 va être libéré.

Son cauchemar va prendre fin.L’hiver s’écoula, le plus cruel depuis mon arrestation La maladie faisait de terribles ravages parmi les prisonniers. D’autre part, les événements étaient moins réconfortants : les alliés s’étaient arrêtés à la frontière allemande. Il y eut l’offensive Von Rundstedt dans les Ardennes. Nous étions N. N. et pourtant nous recevions des nouvelles de l’extérieur mais celles que nous désirions le plus ne nous parvenaient pas. Nous ne savions rien de nos familles. Une inquiétude mortelle m’envahissait. Qu’était devenue ma femme ? Avait-elle été libérée ? N’avait-elle pas dû subir les mêmes tourments que moi-même ? Y avait-elle résisté ?
Au début du mois de février 1945, nous fûmes transférés à Dachau. Je ne vous parlerai pas du voyage jalonné de cadavres. Dans ce camp maudit, les tourments les plus raffinés nous attendaient. La faim, les coups, la dysenterie étaient notre sort quotidien. Par centaines, par milliers, les hommes succombaient.
Tous les jours et dans chaque baraquement, quatre ou cinq malheureux étaient découverts, morts, squelettiques. On jetait les cadavres dans la cour. Vous entendez bien : « On les y jetait ». On les déshabillait et les pauvres corps complètement nus restaient là exposés, image perpétuelle de notre fin à tous, à plus ou moins brève échéance. Qui pourra dépeindre ces visages émaciés, ces yeux sortant de leurs orbites, ouverts sur une vision que Dante n’eut pas osé évoquer. Ces corps décharnés, ces membres qui claquaient comme du bois sec près à se briser. On leur attachait au pied un bout de carton portant un numéro et les vêtements étaient emportés pour couvrir, demain, d’autres forçats.
Des vivants se traînaient parmi les morts à la recherche d’un peu d’air, d’une mie de nourriture, d’un soupçon de vie.
Parfois, les rats s’acharnaient à arracher sur ces os un lambeau de peau desséchée. Quand le nombre de cadavres s’accroissait, quand l’air empesté devenait intenable, le chariot à fond plat était amené. On y chargeait pêle-mêle les misérables dépouilles et on allait les précipiter dans la fosse commune, charnier sans nom que vous avez pu voir à l’écran ou sur une quelque illustration.
Cependant, après avoir brisé le dernier sursaut des Allemands, les alliés avaient repris leur marche en avant. Chaque jour, ils se rapprochaient de nous. D’intenses bombardements faisaient trembler nos baraquements. Un beau jour, la canonnade se mêla aux fracas des bombardements. Anxieusement, nous écoutions mais nous nous tenions cois dans les baraquements car les S.S. nous avaient promis de nous tuer tous plutôt que de nous voir libérés.
Le 29 avril, le bruit courut que les Américains se trouvaient aux approches du camp. Malgré tous les signes précurseurs, nous ne pouvions croire à cette nouvelle. Les alliés se trouvaient là, tout près et des hommes mouraient encore. D’autres râlaient et questionnaient d’une voix éteinte. « Ils sont là. C’est bien vrai ? » Pauvres camarades, pour eux, il était trop tard.
Tout à coup, nous vîmes un grand drapeau blanc hissé au sommet du grand mât. On croyait rêver cette fois, il ne fallait plus douter : « Ils étaient là ». Quant à 5 h 40 de l’après-midi, les Américains de la 7 ème armée du général Patch firent leur entrée dans le camp, un groupe de S.S. fanatiques ouvrit le feu sur ces hommes trop confiants, trompés par le drapeau blanc, symbole de la reddition. Les boches n’en étaient pas à se gêner pour une traîtrise mais quand ils se rendirent compte de l’inutilité de leur entêtement, quand ils apprirent que le camp était complètement cerné, ils laissèrent tomber les armes et levèrent les bras.
Animés, d’une juste colère, les Américains appliquèrent sur le champ une loi rigoureuse, tous ces assassins traîtres et cruels furent impitoyablement abattus.
Alors un vent de folie déferla sur le camp. On pleurait, on chantait, on riait. L’Internationale retentit, chantée par mille voix et mille voix empreintes de la même fièvre, du même délire. Des hommes qui ne se comprenaient pas, Grecs, Russes, Hollandais, Français, Belges, Yougoslaves, Italiens, Polonais, tous les peuples d’Europe communiaient dans une clameur immense. Et ce chant où se mêlaient des voix chevrotantes, altérées, déchirantes ou presque éteintes, où la langue latine répondait aux accents nordiques, aux intonations slaves, ce chant atteignait une grandeur, une noblesse jamais égalée, inoubliable.
Des hommes à genoux pleuraient sans retenue. Auraient-ils pu se tenir debout ? Au summum de l’émotion, des malheureux perdirent la raison, leur était physique et moral ne pouvait supporter une telle débauche de joie, d’allégresse. Déjà, les Américains s’empressaient, leur service de santé prit immédiatement et selon les possibilités, les mesures que requérait la situation. Il fallait disputer à la mort de pauvres diables délirant de bonheur sans savoir qu’ils allaient mourir.
Il fallait aussi s’assurer des S.S. qui se cachaient encore dans le camp. C’est ainsi que nous assistâmes à l’arrestation du chef de la baraque 4 block 27. J’avais eu personnellement à souffrir des agissements de ce bourreau dont j’ai oublié le nom et j’ignore ce qu’il est devenu.
Un parfum mielleux de cigarettes nous enivrait. Oh, comme nos poitrines desséchées se dilataient. Avec quel tremblement nous avons puisé dans les paquets que nous tendaient avec pitié ces grands garçons qui, souvent pleuraient avec nous. Avec quelle volupté… non, c’est impossible à décrire. Une cigarette, ce n’est rien, n’est-ce pas. Et … pourtant.
Rapidement, le camp prit un autre aspect. Les drapeaux de toutes les nations alliées flottaient sur tous les baraquements. Qui les avait confectionnés et par quels moyens ? Cela tenait du prodige. Drapeaux effilochés, couleurs déteintes comme on reconnaissait les figures des grands chefs alliés apparues comme par enchantement sur de gigantesques panneaux sommairement dressés Où donc se nichaient les artistes qui les avaient brossés ? Et ces inscriptions que les forçats libérés traçaient sur tout ? Où trouvaient-ils la force de s’atteler à cette tâche ?
Un homme a la vie dure, Monsieur mais parfois, elle tient à peu de chose. Deux jours après l’arrivée des Américains notre camarade Frans Boeykens mourut sur un brancard alors qu’il se berçait déjà du bonheur de retrouver sa femme et ses gosses.
Nous avons vécu pendant quinze jours sur les vivres abandonnés par les Allemands et de plus, les Américains distribuaient largement des produits de qualité dont nous n’avions plus connaissance depuis si longtemps ;
Le 13 mai 1945, je fus rapatrié par Liège, Namur, Charleroi. Pour rentrer chez moi, je pris le tramway qui passe à Marchienne-au-Pont à l’endroit même où je fus abattu le 23 décembre 1942.
Le croiriez-vous ? Arrivé là-bas, je ne pus m’empêcher de frissonner, un malaise soudain m’envahit. L’abominable souvenir : deux ans et cinq mois s’étaient écoulés. Quelques jours après mon retour et en vue de de me soumettre à certaines formalités, je partis à la recherche de diverses attestations. Je me rendis d’abord aux Ateliers Germain où les ouvriers, témoins de l’affaire du 23 décembre 42 restèrent médusés à mon apparition. Ils me croyaient mort depuis longtemps. Le docteur Sœur, chez qui, je me suis présenté un peu plus tard fut, lui aussi, très étonné de me revoir. Si je n’avais eu en ma possession les preuves irréfutables de mes aventures, je n’aurais pas osé vous en parler. Ma femme est revenue, fort heureusement des bagnes pour femmes où les nazis… Mais ceci est une autre histoire, elle vous la racontera elle-même une autre fois.
Fin de cet épisode.
