Le désastre

Au mois de décembre 1942, l’Armée des Partisans était à son apogée, si nous considérons l’ampleur du mouvement à l’échelle nationale. Le Haut-commandement tenait fermement tous les fils de l’organisation qu’un travail opiniâtre venait de centraliser. Une liaison étroite unifiait l’ensemble, et l’Etat-Major National était à même de recevoir au jour le jour tous les rapports, comme de transmettre n’importe quel ordre. Pour marquer la réalisation de cette homogénéité, le Haut-commandement avait décidé de déclencher le même jour, à la même heure, et sur tout ce qu’on avait inscrit jusqu’alors à l’actif du Front de l’Intérieur. Chemins de fer, écluses, ponts, lignes électriques à haute tension, tous ces objectifs devaient subir l’offensive dévastatrice.
Le programme d’action du groupe de Charleroi était copieusement chargé, et l’Etat-Major local en avait réglé les préparatifs jusque dans les moindres détails. Le 23 décembre, l’ordre avait été transmis : « C’est pour cette nuit »… Baligand prit part aux opérations exécutées dans le Centre. Dans ce secteur, l’affaire se déroula sans accroc. Toutes les équipes rentrèrent au complet après avoir rempli leurs missions. Dans la matinée du 25, le chef se réjouissait en écoutant les commentaires animés de la population. Victoire !…
Mais bientôt une rumeur moins réconfortante et teintée de dépit se mêla aux conversations : « Il ne s’est rien produit dans le Pays de Charleroi… Eux qui étaient toujours en première place !… Baligand enquêta, questionna… Rien ne s’était produit à Charleroi. Stupeur ! Quelle était la cause de cette défection ? Thonet avait-il reçu contre-ordre au dernier moment ? Ou bien… ? Ou bien… ?
Baligand aurait voulu n’y plus penser. Il avait rendez-vous avec Thonet le lendemain 26, à Bruxelles. Là, il saurait !
À Bruxelles, les quelques minutes précédant l’heure convenue semblèrent une éternité au Partisan inquiet… L’heure sonna… Un fardeau invisible écrasa les épaules de notre ami… À partir de ce moment, le temps passa trop vite… « Thonet ne viendrait-il pas… ? Il est temps de filer…Encore quelques minutes ! Un rien a peut-être retardé l’arrivée du saboteur… » La tête en feu, ne pensant plus à rien, Baligand écoutait le tic-tac argentin et moqueur de sa montre… Minutes atroces où l’on tombe des espoirs les plus chimériques au doute le plus affreux !
Thonet ne vint pas ! Baligand, rongé d’angoisse, revint précipitamment à Courcelles. Quelque chose clochait. Mais quoi, quoi ? Le Partisan voulait en avoir le cœur net. Il courut au plus tôt chez des personnes amies, toujours si accueillantes. Seules deux femmes en pleurs gardaient un foyer endeuillé. Sans un mot, Baligand comprit qu’un malheur était survenu, mais il n’entrevoyait pas encore l’étendue du désastre. Le cœur ulcéré, le chef posa la main sur un de ces fronts ravagés et, doucement, ayant peur de la réponse, il demanda : « Qu’est-ce qu’il y a ? »
À travers les sanglots, il devina, plutôt qu’il n’entendit, l’affreuse nouvelle : « Victor est tué ! -Thonet ! Mort ? Oh ! » Baligand chancela. Il s’assit et, haletant, les yeux fermés, la tête entre les mains, il se mit à penser… Soudain, il réagit violemment et, se redressant dans un sursaut de colère : « Où sont les autres ? » L’une des malheureuses femmes eut la force d’articuler : « Une vingtaine ont été pris. César est blessé. Va demander à Louis ! »

Baligand se rendit chez Druine, un autre camarade, dans l’espoir d’y recueillir de plus amples détails sur la nuit tragique. Mais Druine, encore sous le coup d’une émotion déprimante, ne put que parler du sinistre pressentiment qui le hantait depuis quelque temps.
« Dans la journée du 21 décembre, lui et Louis s’étaient trouvés tout à coup en face d’une patrouille allemande. Les deux Partisans ne se trompèrent pas sur les intentions de l’ennemi. Druine réussit à s’enfuir mais Louis fut arrêté avant d’avoir pu esquisser un mouvement. Heureusement, le prisonnier n’avait en sa possession aucun objet compromettant. Jouant la comédie, il parvint à convaincre les Boches de son innocence et il fut remis en liberté le jour même. Toutefois, Druines avait gardé de l’aventure un souvenir désagréable et une appréhension qui se trouvait justifiée par l’affaire du 23 ».
Baligand se mit alors à la recherche de Louis. Ce dernier accueillit son chef avec un geste de désespoir. « Comment expliquer la défaite sanglante que venaient de subir les P.A. ? » Une vingtaine d’entre eux, dont l’Etat-Major local au complet avaient été arrêtés le 23 décembre et les jours suivants.
César et Décelles, attendant Thonet au rendez-vous, à Marcienne furent surpris par l’ennemi. César, armé d’un revolver, se défendit désespérément. Mais, atteint de plusieurs balles, il courut jusqu’à l’entrée des Ateliers Germain où il s’écroula. Les Nazis le rejoignirent, le piétinèrent, puis le couvrirent d’un vieux sac et le laissèrent pour mort. L’aventure de César, rescapé de Dachau, fera l’objet d’un chapitre spécial.
« Et Thonet ? » Thonet, après avoir dépisté les limiers, s’était réfugié dans la maison où il avait établi son domicile illégal, à Fontaine-l’Evêque ; il s’y croyait en sécurité, quand il constata que le bâtiment était cerné. » Au signal, les Allemands envahirent l’immeuble. Révolver au poing, Thonet s’apprêtait à vendre chèrement sa vie. Mais les brutes l’assaillirent de partout à la fois. » Avant d’avoir pu se servir de son arme, le Partisan fut abattu d’une balle dans la nuque. Le projectile sortit par la bouche, provoquant ainsi une blessure affreuse. Satisfaits, les Allemands firent appel à une camionnette. On y jeta sans égard le pauvre corps pantelant ; et depuis lors, on était sans nouvelles…

Anéanti par ce qu’il venait d’apprendre, Baligand souffrait atrocement. Son meilleur ami n’était plus… Et puis, il voyait s’effondrer tout d’un coup le groupe qu’il avait patiemment mis sur pied. Eh ! bien, non ! Il ne se laisserait pas aller au désespoir. Demain, on vengerait les morts ! Demain…
Mais comment les Allemands avaient-ils pu trouver si rapidement le refuge de Thonet ? Et le rendez-vous de Marchienne ?… Un soupçon traversa l’esprit du chef. Un traître se serait-il infiltré dans le groupe ? Question angoissante !
A suivre
Baligand Raoul est le commandant des partisans armés, originaire de Roux
Druine François fut commissaire de police de Courcelles