L’intendance des partisans armés.
A-t-on jamais imaginé les difficultés qui assaillaient les partisans en ce qui concerne leur subsistance ? La plupart de ces hommes avaient quitté leur travail et ne pouvaient plus se présenter nulle part pour la triste raison qu’ils étaient recherchés par la gestapo toujours très active. Personne ne pouvait ni n’osait les embaucher s’ils n’étaient pas possesseurs de papiers bien en règle et le plus souvent, l’obtention de ces documents dépendait d’organismes patronnés par l’ennemi. Dès lors, le fait d’y avoir recours équivalait à la reddition.

Ainsi la vie des partisans était un interminable souci. Cachés durant la journée, dans l’action pendant la nuit, sans ressource, rayés des listes communales et privés de cartes de rationnement, ils devaient pourtant se nourrir, se loger et sacrifier à d’autres dépenses aussi nécessaires qu’imprévues.
D’autre part, ils avaient perdu contact avec le groupe qui les pourvoyait, parcimonieusement d’ailleurs, en munitions parachutées. Les Allemands resserraient leur surveillance vis-à-vis des dépôts établis dans les charbonnages, les carrières et autres exploitations.
Les règlements plus sévères que jamais empêchèrent toute fuite par l’intermédiaire des ouvriers. Les partisans durent s’entendre avec des travailleurs occupés dans les fabriques d’armes. Hélas, on n’avait pas toujours affaire à de bons patriotes et on vit des hommes vendre à prix d’or un pistolet, une livre de poudre ou une boîte de cartouches dérobée à l’ennemi. Singulière mentalité : monnayer les armes que réclamait un défenseur. Vil instinct de marchand de canons, dégradation morale, signe de notre temps et pouvant se résumer par ce mot : l’appât du gain. Quoiqu’il en fut, les partisans devaient se soumettre aux exigences de ces trafiquants méprisables.
N’oublions pas non plus que, bien souvent, les hommes devaient se déplacer sur de longues distances. Il leur fallait emprunter le tramway ou le chemin de fer. Encore des dépenses qui grevaient lourdement le budget de nos braves.
Un organisme de solidarité avait été créé. Les dons recueillis péniblement soulageaient quelque peu l’indigence de l’armée sans uniformes mais ne permettaient pas un développement des groupes, un redoublement d’activité correspondant aux désirs des chefs responsables. Et puis de graves complications surgirent. Les arrestations et aussi, hélas, les exécutions de résistants vinrent augmenter les charges pesant déjà lourdement sur les moyens dont disposaient nos hommes. Des femmes, des enfants étaient dans le besoin. Il fallait les secourir. Mais comment ? Une indemnité de six cents francs par mois avait été versée jusqu’alors à nos ménages de braves gens.
Mais les appels devenaient plus fréquents, plus poignants aussi et les possibilités se réduisaient plutôt que de s’élargir. Cette situation ne pouvait durer. A bout d’expédients, les chefs de groupes envisagèrent leur dernière chance : obtenir, bon gré mal gré, l’apport de puissants organismes, banques, bureaux de postes, etc. Inutile de solliciter un emprunt encore moins un don d’importance. Puisque le sort de la communauté était en jeu, on effectuerait donc un coup de main contre les coffres dont la même communauté était titulaire. Devant la perspective d’une attaque de ce genre, les partisans se récrièrent. Il leur semblait être appelé à participer à un cambriolage et nul ne souriait à l’idée de tremper dans l’affaire.
Donner sa peau, ça va mais courir le risque d’être pris pour un vulgaire voleur n’était guère réjouissant. Etre pris à déboulonner un rail valait douze balles dans la peau, se faire pincer en train de dépouiller une banque rapportait peut-être un mois de prison. Et tous optaient d’un meilleur cœur pour la première opération. Mais les chefs, en développant nombre d’arguments parvinrent à convaincre les hommes de la nécessité absolue dans laquelle les corps des partisans armés se trouvaient. Il n’y avait pas à choisir. Les partisans se rangèrent, prêts à tout sacrifier. Puisqu’il fallait courir un risque nouveau, eh bien, tant pis ! Non seulement, ils exposaient leur vie mais on leur demandait de risquer leur honneur. Disciplinés, ils acceptèrent leur mission et refoulèrent leur répugnance.
Restait à choisir l’établissement qui serait mis à contribution. Sachant que le commerce de timbres de rationnement se pratiquait à grande échelle, les partisans orientèrent leurs recherches dans ce sens. Leurs prospections furent couronnées de succès. Ils apprirent qu’une bande spécialisée dans l’écoulement des timbres opérait à Bruxelles. Un homme poussa ses démarches dans la capitale, s’introduisit dans le milieu en question et revint encouragé d’une promesse d’achat pour tous les timbres qu’ils pourraient se procurer. On allait donc tenter de rafler quelque part une collection de ces vignettes si précieuses à l’époque.

Cette première réquisition semblerait moins répréhensible au public et moins amère aux partisans que l’attaque d’un office privé mais où l’affaire serait-elle réalisable sans trop de difficultés ?
Nous étions en septembre 42 ? Un jeudi, il fut annoncé que la distribution des timbres aurait lieu à Courcelles à partir du lundi suivant. Quatre jours devaient être consacrés à ce travail.
Quelques-uns de nos hommes connaissaient parfaitement la localité ainsi que les maîtres de l’hôtel de ville où la distribution devait avoir lieu. Un complément d’enquête vint apporter de nouvelles précisions. Les timbres étaient serrés dans un coffre-fort à l’intérieur du bureau de police. Ils étaient donc sous bonne garde mais durant la nuit, la surveillance se relâchait et deux agents seulement restaient de planton au bureau.
Maîtriser deux agents, passe encore mais forcer un coffre-fort dont on ne connaît pas le secret ? Néanmoins les partisans ne renoncèrent pas à leur projet. La présence des gardiens ne les tracassait pas. Ils s’attachèrent entièrement à étudier la façon de venir à bout du coffre blindé. Un outillage approprié, voilà ce qu’il fallait d’abord se procurer. Des camarades occupés aux ateliers de la Providence, ceux-là même qui avaient participé à la fabrication de la bombe du 22 juin, furent sollicités. Un assortiment de pinces, de leviers, de burins et de ciseaux furent en partie confectionnés, en partie dérobés et remis aux partisans.
Mais ces instruments, d’un usage commun ne suffiraient pas pour fracturer une pièce aussi robuste qu’un coffre-fort. Il s’agissait donc de mettre la main sur un matériel plus efficace. Comme on ne pouvait songer au transport d’un chalumeau et de bonbonnes, on se mit en quête d’une foreuse électrique munie de mèches capables d’attaquer l’acier le plus dur. Impossible de se procurer cette machine dans un atelier. L’inventaire de ‘outillage de ce genre était effectué chaque jour et les engins sérieusement contrôlés. Le samedi soir, deux hommes furent dépêchés à Bruxelles. Hébergés par de dévoués camarades, ils attendirent la matinée du dimanche pour se mettre en campagne.
Visitant une à une toutes les échoppes du Vieux Marché, questionnant les vendeurs et fouillant tout le bric-à-brac, ils tombèrent enfin sur un brocanteur paraissant disposer du matériel recherché. Tout d’abord, l’homme dévisagea d’un regard soupçonneux les partisans qui ne sourcillèrent pas. Le marchand lui –même avait-il la conscience tranquille ? Le milieu dans lequel il trônait n’était-il pas des plus rassurants, néanmoins rendez-vous fut convenu pour le lendemain au domicile du brocanteur où les partisans devaient entrer en possession de l’appareil.
A l’heure fixée, un rude marchandage commença. L’homme ne tenait plus à vendre sa foreuse mais il consentait à la céder en location moyennant une caution de sept mille francs sur lesquels six mille francs seraient remis à la rentrée de l’instrument. Mais nos deux hommes possédaient en tout et pour tout six mille quatre cents francs. Après d’interminables discussions, le rapace accepta le marché et c’est avec un regard de travers qu’il remit aux partisans l‘objet de leurs démarches.
Après quoi, les patriotes durent recourir une fois de plus au dévouement de leurs amis bruxellois. Il ne leur restait pas assez d’argent pour payer leurs billets de retour.
A suivre : les partisans reviennent à Courcelles pour dérober les timbres de ravitaillement