Armée belge des partisans armés (suite XVI)

A Trivières, existait une sous-station électrique très puissante d’où rayonnait un vaste réseau de câbles alimentant une demi-douzaine d’exploitations dont les boches tiraient le plus grand profit. C’est là que les partisans devaient aller détendre leurs nerfs. R … réunit D …, C …, un camarade tchèque et L …. Le jeudi 13 avril à 9 heure du soir, les six hommes partaient pour Trivières…  La nuit estompait les choses et les homes se glissaient sans bruit dans le noir. Après une journée ensoleillée, la fraîcheur du soir diluait un air vivifiant. Mais l’extinction de lumières créait une ambiance d’enlourdissement et donnait à la contrée un aspect désertique, sournois, propre à la conspiration. Un lointain sifflement de locomotive déchira le silence. Evitant les endroits fréquentés, les voyageurs nocturnes s’avançaient, porteurs d leurs charges illicites… Quand ils atteignirent le but qu’ils s’étaient assigné, une immense nappe sombre masquait tout un pan du ciel gris, enrobant les étoiles et ajoutant ainsi à l’épaisseur des ténèbres.

La sous-station était là, diffusant son ronronnement monotone, agaçant. Dans un proche voisinage, cinq pylônes de tête des cinq lignes dispensatrices de vie aux usines débordantes d’activités. Les partisans n’étaient pas des gens tatillons : ils se mirent posément à la besogne, dirigés avec assurance par leur chef. Il faut une rude maîtrise de soi pour travailler ainsi, la nuit, sans précipitation, avec le soin qu’on y mettrait en plein jour sur un chantier familier. Car, malgré tout, la manipulation de la dynamite exige d’élémentaires précautions et une connaissance approfondie pour en obtenir tout le rendement. Chaque pylône –fut ceinturé de quatre charges. La pose de ces vingt appareils de destruction nécessita plus d’une heure de travail. Mais alors que les saboteurs s’apprêtaient pour la mise à feu, les nuages noirs qui avaient envahi tout le ciel crevèrent subitement. La pluie ruissela comme une averse d’orage. En une minute, nos hommes furent trempés jusqu’aux os ; fait plus grave, les mèches mouillées rendaient l’allumage aléatoire, sinon impossible ;

Mieux valait ne pas tenter l’expérience et ne jouer qu’à coup sûr. Les hommes avaient les vêtements collés au corps et à chaque pas, l’eau s’échappait de leurs chaussures spongieuses. Il fallait prendre une décision… Pestant contre l’averse importune, R … se résigna à donner l’ordre d’enlever les charges. Travail pénible. Echec dû à un caprice de la nature. Nul n’était joyeux au retour de l’expédition. Mais à quoi bon rechigner ? Tout était à refaire. Eh bien, on recommencerait. Oui, on recommençait à bref délai, c’est-à-dire le dimanche suivant.

Un auteur, officier de l’armée du Kaiser, a dit : « Les meilleurs troupes sont celle formées d’éléments jeunes, jouissant du courage de l’inexpérience et qui sont commandées par des chefs expérimentés. » Monstruosité. Cela correspond à l’envoi vers la mort, de jeunes gens aveuglés par l’éclat d’une puissance factice, poussés par une poigne de fer, d’agneaux qui foncent tête baissée vers un but qu’ils ne connaissent pas et sans savoir pourquoi. Cette maxime est l’indice d’une troupe insensibilisée, incapable de penser, d’une armée d’automates dirigée par des chefs expérimentés, certes, mais aussi très intéressés.

Pour nos partisans, il en était tout autrement. Ils savaient où ils allaient volontairement. Ils savaient pourquoi ils intervenaient sans contrainte et si certains d’entre eux manquaient d’expérience, leur courage et leur intelligence y suppléaient largement. Ils allaient vaillamment, non pas bousculés par un hobereau mais guidés par leur chef, leur camarade. Forts de leur entraînement du jeudi qu’ils appelaient ironiquement la répétition générale, ils se remirent de bon cœur au travail. Le ciel promettait d’être clément et, dans la nuit de mi- printemps, un air frisquet aiguillonnait les saboteurs. En prêtant l’oreille, on aurait pu entendre le claquement sec d’une pince mordant le fil, un léger crissement métallique ou le reniflement d’un homme en haleine. Par chuchotements et par gestes, ils se communiquaient l’état d’avancement des préparatifs. Moins d’une heure après le début de l‘action, l’ordre fut donné de mettre le feu au mèches.

Les partisans étaient bien éloignés des pylônes quand la première explosion se produisit, aussitôt suivie d’une seconde et en l’espace de trois minutes, vingt coups de tonnerre éveillèrent la région. Vingt explosions broyant le béton, tordant les armatures métalliques et jetant bas les câbles dans un fouillis inextricable. Quelle volupté enivra les saboteurs. Les vingt détonations formidables lancées à tous les échos les plongeaient dans une atmosphère de bataille mais de bataille gagnée. Ils vivaient intensément cet instant comme les soldats devaient vivre l’heure qui succède au combat. Ils savaient que chaque coup était une blessure au flanc de l’ennemi en même temps qu’un signal de soulèvement patriotique. Ah ! que n’auraient-ils affronté alors qu’ils retournaient vers Haine-Saint-Pierre ! Malheur à la patrouille qui aurait osé leur barrer la route.

Par-ci, par-là, des fenêtres s’ouvraient. Les gens s’interpellaient timidement dans la nuit :

« Qu’est-ce qui se passe ?
Des bombes ?
Non’ Il n’y a pas d’avions.
Une dépôt de munitions ?»

Ce fut le lendemain matin que la population put se rendre compte du désastre. Et les commentaires d’aller bon train. Les figures réjouies parlaient avec animation :

« Avez-vous entendu ça ? Quelle pétarade !
Si on s’y met, vous verrez que ça ne durera plus longtemps ! »

Toute la contrée était en effervescence. Mille suppositions les plus fantaisistes prenaient cours mais toutes imprégnées de confiance. Nuit mémorable pour les habitants du Centre où les partisans venaient de bloquer pour de nombreux jours une partie de l’industrie de guerre.

A suivre

Laisser un commentaire