Résumé : Raoul Baligand vient d’arriver dans la région du Centre pour aider les partisans locaux.
Les premiers jours s’écoulèrent dans l’étude de diverses possibilités d’action, en causeries amicales où le chef inculquait ses conseils et sa compétence à cette poignée d’hommes résolus. Après une dizaine de jours, une nouvelle recrue se présenta en la personne de D, …, officier de réserve, puis S …. ménagea une rencontre entre Baligand et L … de Carnières. L … était réputé pour son cran et son sang-froid. Baligand aborda franchement la question en ces termes :

- « Vous voudriez vous engager dans mon groupe. Je ne vous cacherai pas que je suis communiste.
- -Je ne vois en vous que le patriote.
- Nous réunissons des membres de diverses tendances politiques, mais nous devons réaliser l’union dans la Résistance ».
- D’accord. »
Ce bref et chaleureux échange de vues amena les deux hommes à convenir d’un rendez-vous de conséquence. Il fut donc décidé que Baligand ferait visite à L … à Carnières car un stationnement prolongé dans la rue n’était guère recommandable pour traiter d’un sujet épineux. Les deux comploteurs se séparèrent… Mais au retour de ce rendez-vous, Baligand méditait profondément sur la situation. Seul, parmi des inconnus, dans une région dont il n’avait parcouru que les artères principales, il était naturel qu’il exerçât quelque méfiance … Et soudain, cruel, inexplicable, un soupçon envahit son esprit : « N’allait-il pas tomber dans un piège ? … Si L … n’était qu’un provocateur à la solde des Allemands ? »
Cette idée s’incrusta dans le cerveau de notre ami. Ce fut une obsession qui le hanta jusqu’au jour fixé pour la rencontre. Entretemps, il avait pris soin d’avertir Thonet de e qui se préparait. En agissant ainsi, Baligand assurait aux autres la possibilité d’échapper à une rafle, au cas où ses appréhensions eussent été fondées. « Si je ne reviens pas tel jour, à telle heure, sache que je suis allé chez L …, annonça-t-il à son ami »
Ce renseignement aurait éventuellement permis à ses gens de se mettre à couvert et d’orienter leur enquête sur la bonne piste. Cela témoigne d’une âme de chef qui court au-devant du danger mais qui veille au salut de ses hommes.
Quand sonna l’heure fatidique, Baligand, fidèle à l’engagement se rendit à Carnières … Un observateur averti aurait pu remarquer la raideur anormale d’un pan du veston de notre homme. Une grande « Mills » lestait sa poche et créait un manque d’uniformité dans la chute du vêtement. De plus, de la main droite enfouie dans la poche de son pantalon, Baligand caressait la crosse d’un pistolet soigneusement chargé. Le partisan s’attendait au pire mais on ne le prendrait pas au dépourvu. Il flairait le guet-apens mais il ferait payer cher toute tentative de trahison…
« Cela ne va jamais si bien qu’on l’espère, ni si mal qu’on le redoute », dit un vieux dicton. En ce qui concerne Baligand, l’adage dépassa sa portée car rien ne se réalisa de ce que redoutait le patriote. Au contraire, L … lui réserva bon accueil et les deux hommes ébauchèrent en commun le plan des opérations qui allaient bientôt révolutionner le Centre. Quand plus tard, Baligand fit part à son ami des précautions dont il avait entouré sa première visite, L … n’en parut pas offensé. Il savait trop bien que les circonstances n’étaient pas de celles où l’on s’embarque à la légère.
II
Le samedi 8 avril 1942 marqua le début de l’offensive du nouveau groupe de partisans. Ce jour-là, Baligand décida de mettre ses hommes à l’épreuve et, question de se faire la main, D …, A … et E … s’en allèrent à Seneffe. S’ils choisirent la nuit pour effectuer leur mission, on ne peut pas dire qu’ils en revinrent sans laisser de traces car la gare et ses environs furent éclairés jusqu’au matin par l’immense flambée d’un dépôt de paille destiné à l’armée du Reich. Au moment de quitter leur exploit, les trois hommes se heurtèrent à quelques membres du personnel de la gare mais ils purent s’éclipser sans encombre et la combustibilité de la paille rendait nulle toute tentative de secours.

Encouragés par leur premier exploit, les saboteurs se promettent de persévérer. Aussi s’empressèrent-ils dès le lendemain, de renouveler leur exploit. Mais cette fois, e fut en gare de Manage qu’ils se signalèrent. On dira peut-être que l’incendie de quelques tonnes de paille influait bien peu sur la conduite de la guerre mais qu’on n’oublie pas que le feu dévorait en même temps les wagons si précieux dont l’ennemi avait un besoin pressant
Le rail est long, de Breslau au Donetz, de Cologne à Biarritz et de Munich à Brindisi. L’Italie demandait des renforts, l’armée de l’est appelait au secours et il fallait à tout prix ériger le mur de l’atlantique. Les convois se relayaient, l’usure en était effrayante et la perte d’un wagon avait toute son importance.
Les partisans se réjouissaient du résultat de leurs expéditions quand le lundi 10 avril, les Allemands firent irruption au domicile du petit A … Le brave garçon fut arrêté : il avait été reconnu au cours du premier raid. Parmi les ouvriers de la gare de Seneffe se trouvait un rexiste connaissant parfaitement le saboteur. Malgré le masque dont ce dernier s’était affublé, le traître ne s’était pas trompé sur une silhouette familière. Et puis, un détail dans l’habillement ou un mot lâché dans la nuit avaient peut-être dénoncé le patriote. Le rexiste n’avait pas manqué s’en profiter et d’avertir la gestapo.
Par suite de l’arrestation du petit A …, la stupéfaction la plus accablante régnait chez les compagnons d’armes. Allaient-ils se tenir cois ? Le destin qui frappait A … refroidirait-il leur ardeur ? Le chef comprit que la moindre hésitation dans la poursuite des opérations pouvait être néfaste. En conséquence, il jugea nécessaire de frapper un grand coup, au plus tôt, afin de surmonter le malaise, l’espèce de crise passagère. L’épreuve serait décisive car elle démontrerait qu’un revers ne doit jamais être une cause de découragement.
A suivre