L’armée belge des partisans armés (suite XIV)

Résumé : Suite et fin du vol de dynamite dans le Charbonnage du bois du Cazier de Marcinelle.

La fumée émergeant des bâtiments miniers intriguait ces braves gens matineux. Les oiseaux chantaient, indifférents à tout cela… cinq heures et demie… Les Partisans qui venaient d’occuper le Charbonnage durant plus de cinq heures s’égaillèrent par les sentiers, par les ruelles, comme de paisibles travailleurs…

Parmi ces hommes, plusieurs en étaient à leur première expédition. Ils s’émerveillaient de la tâche accomplie et n’en revenaient pas. On leur avait commandé de se tenir prêts pour une mission, mais sans leur donner plus de détails. En effet, il eût été de la dernière imprudence de mettre les hommes au courant, huit jours d’avance. Il y avait tout d’abord le danger permanent d’arrestation ; et l’arrestation d’un membre au courant du secret n’aurait pas eu l’heur de rassurer les autres Partisans.

Et puis, devant l’ampleur de l’entreprise, les plus téméraires auraient pu douter d’eux-mêmes et des chances de succès. Certes, il s’agissait de gaillards décidés, sachant bien qu’ils jouaient leur peau, mais il ne fallait pas leur donner l’impression d’une attente infinie, à la merci de l’inconnu, dans un pays infesté de Boches et d’espions. Qui aurait cru qu’il fût possible à un si faible détachement de se rendre maître d’un charbonnage durant presque toute une nuit ?

Mieux valait n’avertir les hommes qu’au moment de passer à l’action. Une fois la partie engagée, nul n’avait le temps de se tracasser au sujet de certains aléas. Chacun jouait son rôle et les événements se déroulaient avec une régularité d’horloge. Un cas d’accroc, on verrait bien ! Dans le feu de l’action, on improvise hardiment, surtout quand on connaît l’enjeu. Mais cette nuit-là, tout s’était bien passé ; et sur le chemin du retour, les hommes réagissaient diversement. Les uns se sentaient emportés, ne songeaient qu’à vivre, savouraient secrètement leur triomphe. Une douleur lancinante dans la nuque les appelait au sommeil, mais peut-on dormir un jour de victoire ?

A sept heures du matin, dans un café juste en face de la gare de Marchienne-au-Pont, Thonet, R… et M… étaient attablés. Les lèvres sèches et la gorge en feu, ils dévoraient du regard la bière blonde et mousseuse que la patronne leur servait avec nonchalance. La bonne femme ne se doutait guère de la nuit mouvementée que venaient de vivre ces trois hommes. Depuis la veille, ils n’avaient rien pris. Au glouglou de la boisson claire et pétillante, tout leur être se crispait.

Rien au monde n’égale en fraîcheur cette bière légère dégustée par nos partisans, au retour d’une mission périlleuse. C’était plus qu’un régal : un baume à leur gorge raidie, un stimulant à leurs membres engourdis par une nuit de travail. Et quel travail ! Thonet, le chef, tomba tout à coup sans parole. Cet homme qui, dans l’action, aurait été capable de soulever une montagne, cet homme nerveux et maître de ses nerfs, au coup d’œil sûr, à l’esprit prompt, se trouvait là, brisé de fatigue, sur un banc de cabaret. Contraste frappant bien compréhensible : relâchement de la vitalité après l’effort surhumain !

Victor Thonet (photo Carcob)

Thonet aurait pu se prélasser béatement dans son lit, comme tout le monde. Quelle force l’animait ? Il luttait se sacrifiait pour la société qui lui avait fait tant de mal et qui, hier, l’avait livré aux bourreaux ! Et il se vengeait de cette société en combattant ses propres ennemis ! Paradoxe ? Non ! L’application d’un patriotisme ardent, d’un désir fou de justice et de liberté, d’entraide et de bien-être.

Ces messieurs bigots, experts en pantouflerie, imbus de préjugés et de charité hypocrite, feraient bien d’y penser. Leurs grands mots, leurs discours, leur ostentation dans le port d’une médaille de foire ou d’un Ordre déteint, leurs conseils mielleux, tout cela n’est que mièvreries à côté du soupir d’un Thonet lampant un verre de bière. Dormez, seigneurs encroutés dans vos commodités, et puis, un beau jour, vous vous éveillerez peut-être pour hausser les épaules en face de ceux-là qui peinaient, la nuit, contre l’ennemi de tous. Thonet marchait droit devant lui…

Foin de vos préceptes d’altruisme maladif ! Thonet marchait vers la paix, la Paix des hommes, de l’Homme ! La route était barrée d’un poteau et d’un peloton d’exécution… Quand même, Thonet marchait…

Autour du charbonnage, les Boches avaient commencé leur enquête. Qui ne se souvient des bruits les plus fantaisistes qui ont couru à l’époque ? On parlait de parachutistes britanniques opérant avec les Partisans. Ces renseignements erronés étaient dus aux déclarations des ouvriers sûrs d’avoir entendu quelques saboteurs s’exprimer en une langue étrangère. Mais les mineurs simples et laborieux n’avaient pu distinguer l’origine de cette langue et, en ce temps-là, quiconque pensait à l’étranger n’y voyait que des alliés. En tout cas, les Nazis retinrent ce témoignage qui les aiguilla sur une fausse piste et qui fit bien rire les Partisans. Il en fut de même au sujet des camions. Les mineurs étaient près de jurer que les assaillants disposaient de plusieurs véhicules. Certains n’allèrent-ils pas jusqu’à prétendre avoir entendu le bruit des moteurs ? D’ailleurs, les visiteurs en avaient parlé sans se gêner.

Pendant toute la journée les Allemands parcoururent la région, s’informant de tout et rien, et questionnant les gens sur le prétendu passage de camions… Enquête chimérique ! La vérité était plus simple, encore que trop compliquée pour les soudards qui visitèrent le cimetière. Peut-être y cherchaient-ils les traces d’un feu de camp ou quelques parachutes abandonnés. Ils ne se doutèrent pas un instant que les explosifs dérobés, la chose qui les plongeait dans les transes et dont le mordant leur était destiné, se trouvaient là, derrière un mur de pierre froide.

Une semaine plus tard, les Partisans enlevèrent tranquillement les caisses pour les transporter ailleurs. Quoiqu’assez scabreuse, cette opération ne fut qu’une promenade à côté de l’expédition qui permit d’arracher à la mine et aux Boches trois cents kilos de dynamite, ce jour-là en bonnes mains !

A suivre : « Dans le prochain chapitre, nous suivrons l’action des partisans dans la région du Centre ».

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