Jusqu’au fond de la mine : « Attaque du Charbonnage du Cazier »

A la suite d’une série ininterrompue de sabotages, et vu l’importance croissante de leurs objectifs, les Partisans voyaient s’épuiser leur réserve d’explosifs. Et pourtant, d’autres expéditions étaient en vue. Les saboteurs ne voulaient pas laisser à l’ennemi le moindre répit. Il fallait, coûte que coûte, redoubler les coups qui ralentissaient la production et, en même temps, faire voir aux Boches que, loin d’être matée, l’Armée des Partisans, chaque jour renforcée, défiait toutes les menaces, tous les dangers ! Mais pour cela, il importait de se procurer de la dynamite.
On eut tout d’abord recours aux ouvriers mineurs. Après quelques sondages, et par l’intermédiaire de différents auxiliaires, la nouvelle source livra quelques kilos d’explosifs. Les ouvriers du fond chargés de bourrer les mines soustrayaient une ou deux cartouches à chaque fourneau et, dissimulant dans leurs sacs les engins dérobés, les remontaient au jour et les passaient aux camarades faisant la liaison.
Le geste de ces travailleurs patriotes et dévoués mérite d’être signalé. Quoique d’apparence facile, il comportait toujours quelque risque. Quelle excuse auraient pu invoquer ces hommes si, au sortir de la cage, la Gestapo les avait cueillis en possession de cartouches ? Malgré tout, de courageux mineurs, se foutant bien de l’importance de leur mission, n’hésitèrent pas à courir le risque. Et ces petits larcins produisaient un double effet : primo, l’approvisionnement des Partisans ; secundo, l’amoindrissement de la puissance des charges et, par suite, de l’abattage du charbon. De cette façon tout concordait au ralentissement de la production.
Néanmoins, l’irrégularité des livraisons tracassait les Partisans. Aussi décidèrent-ils de porter ailleurs leurs recherches. Les nombreux renseignements leur parvenant de partout furent étudiés contrôlés. Après quelques recoupements, il fut avéré que le Charbonnage du Cazier, à Marcinelle, était pourvu d’une bonne réserve d’explosifs et, de plus, que sa situation offrait le plus de chance de réussite au cas d’un coup de main audacieux.
Les mineurs questionnés adroitement donnèrent tous les détails désirables. Ils dévoilèrent l’organisation des services, la topographie des lieux, les habitudes des veilleurs et des ouvriers. Bientôt, le Charbonnage n’eut plus de secrets pour les chefs du groupe de saboteurs. Un plan fut minutieusement établi, toutes les éventualités envisagées. Rien ne fut laissé au hasard. Puis, les hommes alertés se tinrent prêts pour une mission…
Et quand le deuxième samedi d’avril 1942, la nouvelle arriva qu’un chargement de trois cent kilos de dynamite avait été livré au Cazier, l’attaque fut fixée au lendemain. Cette fois, il s’agissait d’une opération de grand style. L’enlèvement de trois cents kilos de poudre à couvert sous plus de six cents pieds de terre, ce n’était pas une sinécure ! L’entreprise allait exiger l’occupation du Charbonnage durant un certain temps, et le déploiement de toute la force, de toute l’audace des volontaires.
Dimanche… Toute la ville se confondait dans le noir. Un homme, mains dans les poches, allait d’un pas pressé… Les rues étaient peu animées. Seules de faibles inscriptions lumineuses piquant les vitrines bleuies des cafés jalonnaient les trottoirs. Et pourtant, dans ces maisons, quelques accordéons blasphémaient des airs démodés ou censurés… C’était la guerre ! On dansait !… Une ronde de femmes hystériques et d’uniformes gris et noirs… Des civils se perdaient dans cette masse grouillante : enfants chéris du commerce noir ou bien quelques petits Messieurs ayant leurs entrées et leurs protections un peu partout. Un marché se concluait entre deux valses, on tapait sur l’épaule d’un Boche, et on buvait le champagne ! C’était la guerre…
D’autres hommes étaient à la peine. Dans la rue, le passant se hâtait… Il atteignit la rue Léopold…, le Quai de Brabant… Les lourds talons ferrés d’une patrouille allemande martelaient le pavé là-bas, vers la Prison… La sinistre bâtisse semblait barrer le bout de la rue… Mais l’homme prit le premier tournant à gauche… Le ciel jetait quelques tâches argentées sur l’eau noire de la Sambre… Près de la gare une ombre sortit de l’ombre et deux hommes tombèrent nez à nez. Un bref échange de mots… Deux autres personnages se rapprochèrent. R… venait de rejoindre trois de ses hommes.
A la même heure, près du Pont de Marcinelle, V… donnait ses instructions à quatre partisans fidèles au rendez-vous. Plus loin, M… rassemblait d’autres éléments ; un bon camarade de Châtelet, était aussi de la partie.
A neuf heures, les Partisans se mirent en route avec, comme point de ralliement, le cimetière de Marcinelle-Haies. En tout quatorze hommes se glissaient entre les tombes. Un vent sec et froid animait d’un léger bruissement la végétation rare et quasi-invisible. Les feuilles métalliques d’une couronne mortuaire abandonnée clinquaient lamentablement. De leurs bras rigides, les croix squelettiques semblaient adresser un avertissement, un appel à la prudence. La prudence ? Mais à quelques cent cinquante mètres la haute tour du Charbonnage du Cazier tendait vers le ciel ses poulies géantes. Cela seul comptait pour les Partisans. Ils ne voyaient que cette masse sombre qui les fascinait, captait toute leur attention, éveillait toute leur énergie.

Cependant, vu l’interdiction de circuler après dix heures et demie du soir, les hommes jugèrent prudent de se tenir cois jusqu’au moment d’agir. Pour se protéger contre le froid, ils pénétrèrent dans le caveau communal, sombre bâtiment tenant lieu de morgue. Accroupis ou assis sur les marches glacées, ils tinrent l’ultime conseil et décidèrent de dissimuler dans le cimetière même les caisses qu’ils ne pourraient emporter cette nuit-là. Ils se mirent donc à la recherche d’une cachette sûre. Passant en revue les tombes leur paraissant les plus favorables, ils eurent la bonne fortune de rencontrer deux caveaux offrant toutes les garanties voulues. Ainsi, tout était paré !
D’un clocher perdu dans la nuit, les douze coups de minuit s’égrenèrent. Un dernier coup d’œil sur les armes, puis les Partisans se masquèrent. Franchir le mur et traverser la route ne fut qu’un jeu. Les voici au pied de l’enclos du Charbonnage. De l’autre côté, un garde veillait près de la porte d’entrée solidement verrouillés. Nos hommes le savaient. Aussi V… et R… agirent-ils en conséquence.
Les deux chefs escaladèrent le mur, puis le longèrent silencieusement … Dès qu’ils furent suffisamment approchés du garde ils bondirent et, en un clin d’œil, maîtrisèrent l’homme. La seule menace des révolvers avait fait son effet. Sans perdre de temps les deux amis ouvrirent la porte et douze hommes firent leur entrée sous le regard ahuri du veilleur impuissant et docile.
La première scène était jouée, mais il fallait s’assurer des deux autres gardiens et d’une quinzaine d’ouvriers ; chauffeurs, machinistes, etc… Plein de complaisance ou de terreur, le garde signala que ses collègues effectuaient leur ronde aux environs du stock de charbon. Les chauffeurs se rendirent sans résistance et respirèrent de soulagement quand ils apprirent que tout ce qu’on attendait d’eux n’était qu’une sage passivité au fond de leur chaufferie.
Malheureusement, les deux veilleurs, croyant avoir affaire à des voleurs de charbon, se défendirent comme deux beaux diables. A coups de gourdins, ils tinrent momentanément leurs adversaires à distance. V… reçut même sur la tête un coup de bâton dont il se ressentit quelque temps. Mais les Partisans ne voulaient pas faire usage de leurs armes, si ce n’est en guise de persuasion, en les appliquant sous le nez des irréductibles. Alors, la situation changea complètement. Il y a plus d’éloquence dans l’attouchement d’un pistolet que dans maints arguments ! Reconnaissant leur erreur, les gardes implorèrent le pardon. On le leur accorda sans façon. Les P.A. n’étaient pas enclin aux représailles en pareille circonstance ; ils comprenaient très bien les sentiments qui avaient inspiré la réaction de ces hommes.
Une fois ces derniers versés dans le groupe enfermé dans la chaufferie, on se prépara pour le deuxième acte. Un Partisan avait été posté près de la porte d’entrée. Deux autres furent chargés de tenir en respect les prisonniers, lesquels d’ailleurs firent preuve de compréhension.
A suivre