L’armée belge des partisans armés (suite XI)

Nos deux partisans venaient de réussir leur sabotage. Une vibrante étreinte de deux mains nerveuses fut plus éloquente que tout commentaire.

Puits n° 19 Saint Martin

IV L’affaire défraya toutes les conversations pendant plusieurs jours. Cette fois, ça devenait sérieux. On devinait, dans l’ombre, une force grandissante, ordonnée, prête à tout. On croyait fermement que cet attentat était le prélude à d’autres attaques de plus en plus nombreuses. Et ne parlait-on pas déjà de révolution et de massacre d’Allemands ?

Le moral de la population haussa d’un seul coup jusqu’à faire croire que la fin de la guerre était proche. Le nombre de gens ayant cru à l’invincibilité du Reich baissait de jour en jour. À l’extérieur, l’Allemand usait ses forces contre les Alliés, sur mer, sur terre, et dans l’air. A l’intérieur, la Résistance prenait une ampleur inquiétante pour l’ennemi. Oui, le peuple attendait beaucoup de cette armée obscure ; et pourtant, si on avait su les moyens dont disposaient les héros à leurs débuts !… Néanmoins, personne ne serait déçu. La Centrale de Bas-Long-Pré allait faire les frais d’une nouvelle démonstration.

L’attaque en fut décidée pour le dimanche suivant, exactement huit jours après la première tentative. Nous disons bien « l’attaque ». Jusqu’à ce jour, il s’était agi d’exploits, dangereux certes, mais visant uniquement du matériel qu’on pouvait atteindre par… nous dirons simplement par effraction.

A Bas-Long-Pré*, l’histoire se présentait de toute autre façon. On allait s’y buter à l’homme préposé à la surveillance et à l’entretien des appareils, et on pouvait incidemment se trouver face à face avec d’autres ouvriers. Vers 9 heures du soir, les Partisans, échelonnés sur une certaine distance, se mirent en route.

Comment allait réagir le personnel ? Se défendre ? Fuir et donner l’alerte ? Ou bien se laisser intimider ? Question scabreuse ! Sans doute les ouvriers, pris à l’improviste, se conformaient-ils aux instructions données par les patriotes : mais dès leur entrée, ceux-ci ne seraient-ils pas pris pour de vulgaires voleurs ? Il suffirait d’un apprenti pouvant gagner le large, et l’expédition finirait en désastre !

Et si les hommes responsables de leur matériel prenaient l’alternative de la défense ? Les partisans n’étaient nullement décidés à faire usage de leurs armes ; ils ne pouvaient pas, et ne voulaient pas, tuer leurs camarades ouvriers. Et pourtant, devaient-ils renoncer à leurs projets ? Les plus sinistres appréhensions hantèrent leur esprit jusqu’au moment où ils se retrouvèrent groupés en face de la porte de la Centrale. Ils étaient neuf, disposant d’un armement renforcé : cinq révolvers ! De leurs poches, ils sortirent qui, une cagoule, qui un masque rudimentaire. Ainsi affublés, ils passèrent délibérément à l’action.

Le préposé était là, face au panneau de commande où cadrans et manettes les plus compliqués attiraient son attention. Tournant le dos aux assaillants, l’homme ne se doutait pas de leur présence. Quand il s’entendit interpeller, ce fut pour se trouver brutalement en face de figures dignes d’un film d’épouvante, et de cinq pistolets braqués ! Plus mort que vif, le pauvre diable n’offrit pas la moindre résistance et se plaça docilement dans le coin qui lui fut désigné. Celui-là était vraiment inoffensif. Les Partisans se partagèrent immédiatement la besogne. Les uns entreprirent le dynamitage, les autres se disséminèrent et prirent position afin de parer à toute surprise.

La surprise frappa coup sur coup, mais ce fut à l’adresse de certains ouvriers qui, au cours de la relève de 10 heures, quittaient ou commençaient leur travail. Isolés ou par petits groupes, ceux-là devaient traverser une aile des bâtiments dont les Partisans avaient pris possession. Un geste, un revolver sous le nez, un ordre bref, et le lot de prisonniers s’augmentait de quelques éléments. Prisonniers sympathiques, en vérité ! Muets de stupéfactions, ils se rangeaient sans protester derrière les moteurs. Passivement, ils contemplaient la façon dont les saboteurs accomplissaient leur travail. Certains d’entre eux souriaient bénévolement, soit à l’idée de la destruction qui allait s’opérer, ou à la vue des visages contrefaits de leurs camarades arrivant se jeter dans le piège.

Pour les saboteurs, l’affaire se déroulait de façon satisfaisante. Quand, enfin, les hommes se redressèrent après avoir posé toutes les charges, il fallut s’occuper de l’évacuation des prisonniers. Il eut été criminel de leur imposer un délai avant de quitter les lieux, car les charges pouvaient exploser prématurément et faire des victimes. On ne pouvait pas non plus songer à les libérer en bloc avant l’explosion. L’un ou l’autre aurait pu détaler à toute vitesse et ameuter les environs. Et puis, ne pouvait-on pas envisager le retour en arrière de quelque zélé germanophile capable de courir le risque d’arracher les mèches ? Il est probable que cette éventualité avait peu de chance d’être exercée. Qui aurait osé reprendre contact avec les appareils minés ?   

En tout cas, les Partisans encadrèrent leur capture et l’escortèrent jusqu’à bonne distance du foyer malsain. Quant au malheureux préposé à la garde des machines vouées à la destruction, il fallut le soutenir et l’entraîner dehors. Il avait complètement perdu la notion des choses ! Ce n’était pas le cas chez nos saboteurs. Ils attendaient, en pleine lucidité, le dénouement de leur entreprise.

Un vent glacial chassait de désagréables giboulées, mais nul ne pensait à s’en plaindre… Instinctivement, toutes les têtes se baissèrent ! La déflagration venait de pulvériser l’objectif et sonner ainsi un temps d’arrêt aux puits des Charbonnages de Monceau-Fontaine.

Là-haut, quelques avions ronronnaient, s’en allaient vers l’Allemagne. Ils en étaient, eux aussi, au début de leur œuvre de destruction. Leurs équipages ne se doutaient pas qu’une explosion venait de lancer vers le ciel le salut de leurs frères combattant en pays occupé…

*Ancien site d’activités économiques : Charbonnage n°19 Bas Longs Prés (Charbonnages de Monceau-Fontaine) rue Georges Tourneur 6030 Marchienne-au-Pont.

A suivre

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