À peine rentré à Charleroi, Baligand se mit en rapport avec ses anciens frères d’armes, anciens de la Brigade Internationale ou de la campagne des 18 jours.

Ceux qui possédaient des armes s’étaient abstenus de les déclarer, malgré les menaces de mort. Pistolets et carabines, bien graissées, furent soigneusement cachés.
Les premiers résistants de la première année ! Ces tâtonnements, ces discussions, l’échafaudage et l’abandon de plans audacieux ! On y faisait provision de volonté dans une ambiance de combat et d’encouragement. L’heure n’était pas encore venue de passer à l’action mais les hommes, sûrs d’eux-mêmes, pouvant compter sur l’un comme sur tous, venaient de former l’embryon de l’Armée des Partisans.
Ⅳ
Au cours de l’hiver 1940-1941, le Parti Communiste poussa Baligand à s’engager en qualité d’électricien aux ateliers Junkers établis à Courcelles-Motte. Il s’agissait de recueillir là-bas certaines informations, tâter le terrain, sonder les dispositions des ouvriers, et organiser le sabotage. C’est à Courcelles que Baligand rencontra L. Willock, de Roux, un brave dont nous reparlerons tout à l’heure.
Les ateliers Junkers s’occupaient spécialement du montage de moteurs d’avions. Chaque moteur était confié à une équipe responsable. Mais entre les chefs d’équipe régnait une étrange rivalité. Les uns, travaillaient de bon cœur, en zélés pourvoyeurs de la Luftwaffe ; les autres jouaient ingénument leur rôle de destructeurs. Dans ces conditions, les premiers auraient pu venir à bout d’un travail identique dans un délai beaucoup moins long que les seconds. Éventualité dangereuse pour les patriotes ! Aussi, devaient-ils ruser pour amoindrir les risques.

Il arrivait qu’un chef d’équipe en retard d’une semaine sur un confrère offrait amicalement à boire au trop ardent travailleur. Profitant de ce moment, un homme crevait proprement un tuyau de radiateur du moteur en voie d’achèvement. On continuait, pendant quelques jours, le montage sur une pièce hors d’usage et, finalement, aux essais, on constatait l’imperfection de l’engin.
Démontage, remontage, de la ramenait la durée des travaux à des proportions acceptables. Petit à petit, le nombre d’ouvriers, prenant goût au sabotage augmenta. La fomentation déclenchée par les premiers Partisans se montrait efficace.
Les rexistes, les rapaces à la conquête de primes furent vite repérés, tenus en suspicion, loin du secret, sans un mot d’ordre.
Ici, un ouvrier maniait son tournevis avec dextérité. Le surveillant allemand
faisait sa ronde. Après son passage, le travailleur desserrait une autre vis
sur un autre plan du moteur. Et le jeu alternait : serrer par-ci, desserrer
par-là, durant des heures. La besogne n’avançait pas, mais à chacune de ses
brusques visites l’Allemand constatait d’un oeil stupide que tout le monde
travaillait ferme ! Que pouvait-on reprocher aux ouvriers ?
Il eût fallu un surveillant derrière chacun d’eux.
De cette façon, on aurait pu les empêcher de verser une tasse d’eau dans une tuyauterie, en remplacement de l’essence ; on aurait mis fin aux vols d’objets les plus divers et aux travaux n’ayant aucun rapport avec l’arme de Goering. Bien des ménagères n’auraient pas eu leurs casseroles fabriquées pendant les heures de présence à l’usine, et découpées dans de précieuses plaques d’aluminium.
Oui, la manie du sabotage se propageait. Les moteurs électriques brûlaient par suite d’inexplicables court-circuits. On volait le cuir, le caoutchouc. Plus de mille tuyaux chromés furent expédiés après un séjour prolongé dans le bain d’acide. Résultat ? Soudures rongées jusqu’à devenir transparentes.
Mille grâce à ceux qui durent se fier à ce matériel de rebut. Un spécialiste retoucha certains plans. Deux mois plus tard une réclamation parvint à l’usine au sujet de pièces de rechange n’ayant pas les dimensions exigées… Enquête ! On avait scrupuleusement respecté le plan venu en droite ligne d’Allemagne. Peut-on ajouter ; « l’enquête se poursuit » ??
La machine tournait, amis elle tournait au ralenti ; on finirait bien par la faire grincer.
Partout, en de nombreux établissements, des groupes de saboteurs étaient mis en branle. Ils s’étaient choisi un nom : « les Patriotes Armés », mais les différentes sections n’avaient entre elles que des rapports amicaux. Pas de commandement, pas de direction.
Mais, petit à petit, un réseau fut établi. Tous les efforts coordonnés tendirent à saper le matériel de guerre de l’ennemi. Un service s’organisa, établissant les contacts, recevant les rapports, transmettant les ordres. Finalement, les petits groupes éparts et indépendants se fondirent dans une véritable armée. Le Q.G. fut installé à Bruxelles, et les camarades Agon et Leemans en prirent le commandement.

Photo du CArCoB asbl – Bruxelles

Photo du CArCoB asbl – Bruxelles