Chili : les bourreaux de Victor Jara rattrapés 45 ans après leur crime

Neuf militaires chiliens ont été condamnés à Santiago pour la détention, la torture et l’assassinat du chanteur-dramaturge communiste Víctor Jara, arrêté au lendemain du coup d’Etat du général Augusto Pinochet de septembre 1973. L’un des crimes les plus retentissants d’une dictature alors bénie des Etats-Unis et restée globalement impunie.
Ils
payent enfin. Il aura fallu près d’un demi-siècle pour que la justice rattrape quelques-uns
des auteurs d’un des crimes les plus emblématiques et féroces de la dictature
chilienne : le supplice et l’assassinat du chanteur dramaturge Victor
Jara. Leur peine, du moins – dix-huit ans de prison pour huit d’entre eux –
n’est pas symbolique.
Proche du Parti communiste et soutien du président Salvador Allende, Victor
Jara était un artiste engagé et populaire, à la fois homme de théâtre et de
chansons, de renommée internationale. Ses textes critiquaient la guerre au
Vietnam, mais aussi la bourgeoisie chilienne déchaînée contre l’expérience
socialiste amorcée trois ans plus tôt.
Celle-ci
s’achève dans le sang le 11 septembre 1973. Victor Jara a 40 ans le jour de son arrestation,
le lendemain même du coup d’État dirigé par le général Augusto Pinochet.
Enfermé entre mille autres au stade Chile de Santiago, il subit quatre jours de
tortures et un supplice perpétré par une soldatesque déchaînée, haineuse et
sadique. En public, les militaires broient à coup de crosses les mains du
guitariste exécré. Ils lui tranchent les doigts et lui intiment, par dérision,
l’ordre de chanter.
Victor Jara entonne alors l’hymne de l’Unité populaire. Les militaires l’abattent, ainsi que d’autres
prisonniers qui ont repris le chant avec lui. On retrouvera dans son corps 44
balles. Son épouse anglaise l’enterrera le surlendemain dans une
semi-clandestinité.
Mémoire longue
Fait
d’horreur commis dans la joie par une dictature sûre d’elle et protégée par son
parrain américain, le martyr du poète connaît un grand retentissement. Sa
mémoire restera honorée.
Dans le seul monde francophone, les Français Jean Ferrat, Bernard Lavilliers, Gilles Servat, Serge Utgé-Royo, ou le groupe Zebda, le Belge Julos Beaucarne, le Suisse Michel Bühler, le Québécois Jean-François Lessard lui rendront hommage par leurs
chansons.
La nuit chilienne, pourtant, sera longue et plus encore le chemin de la
justice. Ce n’est qu’après 36 ans, en 2009, que sont rendus à Victor Jara les
honneurs officiels de son pays. En 2009, son corps est exhumé et autopsié. Il a
gardé les traces des 44 balles, coup de grâce inclus.
Après trois jours d’hommages populaires, il est enterré le 5 décembre
2009 en présence de sa veuve et leurs deux filles, de la présidente du Chili
Michele Bachelet, fille d’une autre victime de Pinochet et de 5000 personnes.
Le stade Chile est rebaptisé « Victor Jara ».
Le 3 janvier 2013, – quarante ans après les faits, donc – la justice chilienne
fait incarcérer quatre personnes dont Hugo Sanchez, officier responsable de
l’exécution du chanteur.
Le 24 juillet 2015, dix anciens militaires sont mis en accusation par le juge
Miguel Vázquez Plaza, pour l’emprisonnement et assassinat de l’artiste. Huit
d’entre eux écopent aujourd’hui de dix-huit ans de détention, le dernier de
cinq ans pour complicité, quarante-cinq ans après leur crime.
Ils peuvent encore faire appel. Le dixième homme, celui qui a tiré le coup de
grâce dans la nuque de Jara, vit en paix. Il s’est installé aux États-Unis dans
les années 1980. Le Chili le réclame en vain.
Extrait du blog de Gérard Filoche.