
Extrait d’un entretien avec Christophe Nijdam, ex-analyste financier, secrétaire général de l’association Finance Watch : « Les meilleurs lobbyistes des grands banquiers, ce sont finalement le Trésor et Bercy »
« Que pensez-vous de la proximité de dirigeants de banque, de la finance et des milieux politiques ?
Les connivences sont réelles mais ne sont pas a priori malintentionnées. Le phénomène à remarquer, c’est cette même façon de penser qui persuade ces personnes qu’elles détiennent la vérité. Ce qui incline à ne rien changer. Elles considèrent que si c’est bien pour elles, ce doit l’être pour tout le monde. À la plèbe de suivre ! Ce formatage est grave à mes yeux et dangereux pour la collectivité, puisque c’est cette certitude de détenir la seule vérité qui a fait planter le système ! Le verrouillage est quasi total. C’est le constat quand je mesure la puissance du lobby financier et vois qu’en France les meilleurs lobbyistes des grands banquiers, ce sont finalement le Trésor et Bercy. Cela paraît stupéfiant : l’administration publique est le grand défenseur de ces intérêts privés. Et pourquoi ? Simplement parce que la plupart des hauts fonctionnaires vont un jour passer de l’autre côté. Cette situation ne pousse pas vers un esprit de réforme, vers l’indépendance intellectuelle et le souci de défendre l’intérêt général. On pense vivre dans un système démocratique, or, en fait, il dérive à grands pas vers la ploutocratie. Le pouvoir de l’argent et cette consanguinité dans l’autoreproduction des élites. Nous avons le droit de vote, mais dans les faits tout est verrouillé aux étages supérieurs ».
280 000 sociétés dans un seul immeuble
« Les îles Caïmans, petit bout de terre au sud de Cuba, abritent un immeuble fameux, symbole même de la présence juridique fictive : il s’agit d’Ugland House, à George Town, la capitale. Ce modeste bâtiment de quatre étages est l’adresse, selon les registres commerciaux, d’un cabinet d’avocats et de 18 000 sociétés. Il a été rendu célèbre par Barack Obama lui-même, qui le qualifie de « plus grand immeuble du monde ou de plus grande escroquerie fiscale du monde ». Mais le président américain semblait ignorer que la bâtisse de George Town est pourtant dépassée par un immeuble d’un seul niveau, sis North Orange Street à Wilmington, dans le Delaware, avec 280 000 sociétés ».
Tina Turner préfère ses dollars à sa nationalité américaine : « Simply the best »
« Les Américains ont fait plier les banques et les autorités avec une arme absolue entrée en action en janvier 2014 : la loi FATCA est une disposition fédérale destinée à vérifier la conformité fiscale des actifs de tous les citoyens américains déposés sur des comptes aux quatre coins du monde. Elle oblige toutes les institutions financières opérant aux États-Unis mais disposant d’établissements à l’étranger à communiquer aux services fiscaux les données personnelles, le montant des avoirs au-delà de 50 000 dollars et le détail des transactions de leurs clients, citoyens des États-Unis ou étrangers résidant sur le sol américain. Le risque du retrait de l’autorisation d’opérer sur le sol des États-Unis en cas de refus de coopérer a fini par convaincre les réseaux récalcitrants. Effet collatéral : environ 9 000 contribuables américains auraient décidé de renoncer à leur nationalité pour tenter de garder au secret leurs avoirs ! Et parmi eux, la chanteuse Tina Turner, installée en Suisse, ou Eduardo Saverin, cofondateur de Facebook, qui n’a conservé que sa nationalité brésilienne pour vivre à Singapour »
Le baron de la drogue mexicain adepte des sociétés écrans

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« Pour sa part, Joaquín Archivaldo Guzmán Loera, alias « El Chapo », a repoussé encore la profondeur de ce cynisme en affaires. L’histoire de ce grand mafieux mexicain à la tête du cartel de Sinaloa, organisation spécialisée dans le trafic international des stupéfiants, en dit long. Stupéfiant, on ne peut mieux dire ! Le magazine new-yorkais Forbes a classé en 2014 El Chapo au soixante-septième rang des personnalités les plus influentes du monde, loin devant nombre de chefs d’État ou d’entreprises. Cette année-là, ce baron de l’industrie de la drogue détenait des avoirs pour plus de 1 milliard de dollars. Il dirigeait un réseau de 3 500 sociétés écrans « légales », offshore pour la plupart. Par elles transitaient annuellement 300 à 400 millions de dollars promis au blanchiment, soit plus de 4 milliards en une décennie »
Les plus riches iront (presque) tous au paradis
« Gabriel Zucman, économiste, professeur à l’université de Berkeley, en Californie, étudie le phénomène et dans ses derniers travaux constate que « l’évasion fiscale concerne peu de gens, mais est généralisée au sommet. Quand on appartient à la catégorie des 0,01 % les plus riches de la planète ayant une fortune supérieure à 50 millions de dollars, il y a une probabilité de 70 % de détenir un compte dans les paradis fiscaux ». Explication ? Soit « la richesse extrême affecte la moralité », soit « ce sont les gens qui n’ont pas un respect des lois, notamment fiscales, qui deviennent les plus riches » ».
Sanofi, Vivendi, LVMH ou Vinci dans les paradis
« Un rapport de CCFD-Terre solidaire avait chiffré en 2013 à 5 848 le nombre de filiales dans les paradis fiscaux des 50 premières entreprises européennes par leur chiffre d’affaires. Michel Aujean, avocat, ancien directeur des politiques fiscales à la Commission européenne, cite les 100 premières entreprises britanniques et leurs 22 000 filiales qui y sont présentes. De ce côté du Channel, les grands groupes français ne manquent pas de répondre à l’appel du large : Sanofi, Danone, Vivendi, Axa, LVMH, Schneider, France Telecom, Vinci et Saint-Gobain sont dans les paradis. La présence de filiales de ces fleurons de l’économie française s’explique sans doute par le développement d’activités à l’international, mais surtout par la recherche des meilleures places du hard discount fiscal. Engie (ex-GDF Suez), Sanofi, Danone, LVMH et Société générale auraient économisé en 2012 plus de 300 millions d’euros d’impôts chacun en moyenne, grâce à leurs implantations à l’étranger.
Foot et paradis fiscaux font bon ménage
« Le libéralisme débridé s’est insinué dans tous les rouages de la société. Toutes les constructions financières font, directement ou non, référence aux paradis fiscaux. Symbole dérisoire de cette universalité : le football. Il n’échappe pas à ces relations grises : le club britannique d’Arsenal est géré par un trust basé à Jersey. Et la FIFA et l’UEFA se retrouvent dans les dossiers troubles des « Panama Papers » comme des présidents de clubs professionnels français »
Au sujet du « verrou de Bercy », qui permet au seul ministre des Finances de décider de transmettre ou non au juge un dossier de fraude fiscal : « Voici une anecdote, déjà ancienne, mais qui donne la mesure du problème engendré par le monopole fiscal laissé au pouvoir exécutif. Alors que j’étais au ministère de la Justice, le Garde des Sceaux, qui souhaitait faire exercer des poursuites pénales, avait demandé à son collègue chargé du Budget de déposer une plainte dans le dossier portant sur la dissimulation de sommes importantes distribuées aux joueurs du club de football de Saint-Étienne. Ce ministre fit savoir qu’il ne serait pas “le fossoyeur du football français” ! »
Le « pantouflage » et les allers-retours entre public et privé
« Un des derniers et fameux exemples concerne le titulaire de l’un des postes les plus prestigieux de la République, la direction du Trésor : Bruno Bézard. Dans le portrait qu’avait consacré le magazine économique Challenges 1 à ce Picard d’origine, on pouvait lire que, polyglotte, il « avait appris le chinois en un temps record ». « L’un de nos défis, disait-il, est de ne pas rester le nez dans le guidon. » Il vient de s’appliquer la recommandation en quittant le Trésor pour un fonds d’investissement franco-chinois, Cathay Capital »

Dans ces conditions, les politiques sont pieds et poings liés, c’est une évidence. Comment justifier la nomination de François Villeroy de Galhau comme gouverneur de la Banque de France alors qu’il s’agit de l’ancien directeur général délégué de BNP Paribas, dont le bilan est de l’ordre de 2 000 milliards d’euros ? Évidemment, c’est une personnalité indépendante, un expert, fin connaisseur de la monnaie. Il m’a répondu lors de son audition au Sénat : « Je veux continuer de servir mon pays comme je le faisais à BNP Paribas. Les deux tiers de ma carrière, je les ai faits dans le service public. J’ai le service public au fond de moi. » Comment Pierre Moscovici, alors ministre du Budget, peut-il proposer de nommer à la Commission des sanctions de l’Autorité des marchés financiers Françoise Bonfante, qui vient de la banque UBS ? » demandent les deux frères Bocquet, qui précisent que face à la polémique, Françoise Bonfante a finalement renoncé.
« De même, comment peut-on nommer au Haut Conseil des finances publiques Mathilde Lemoine, de la banque HSBC, Marguerite Bérard-Andrieu, de la banque BPCE, ou encore Valérie Plagnol, qui vient du Crédit suisse, banque privée ? Je ne mets pas en cause la qualité de ces personnes. Mais ces choix posent question ! La Banque centrale européenne est dirigée par Mario Draghi ; Mario Monti a été aux affaires en Italie et Loukás Papadímos, gouverneur de la Banque de Grèce. Or, tous ont travaillé chez Goldman Sachs » rappelle Eric et Alain Bocquet, qui finissent par le cas de « l’ancien président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, qui a accepté en juillet 2016 d’être recruté par la sulfureuse banque d’affaires Goldman Sachs ».
Eric Bocquet : « Les fraudeurs, les vrais, sont des gens en costume trois-pièces avec jolie cravate »
« Dans mon travail de parlementaire, deux objectifs sont essentiels. Le premier est de démontrer que les fraudeurs ne sont pas forcément ceux qu’on nous désigne. Les fraudeurs au RSA, aux allocations existent, et ce n’est évidemment ni justifiable ni négligeable. Mais cela ne représente rien, tout juste le trait du crayon à côté des chiffres de l’évasion fiscale, de la fraude, qui se mesurent en milliers de milliards ! Le second objectif est de contester l’idée selon laquelle il n’y aurait plus de ressources pour les budgets publics. Le travail de la commission sénatoriale dont j’étais rapporteur a permis de montrer en 2013 que ces deux idées étaient tout à fait infondées. C’est une réalité de notre société : les fraudeurs, les vrais, sont des gens en costume trois-pièces avec jolie cravate et tous les signes de l’insolence du luxe ! L’argent dont on nous dit qu’il manque déborde de partout mais échappe à la puissance publique ».