
Zouzou nous a quittés, souvenons-nous en ce jour de ses funérailles.
Voilà une tranche de vie frémissante, une vie toute entière vouée à la militance, sans regret ni remords, avec l’espoir chevillé au corps. Et ce, malgré les coups reçus… et ils ne furent pas anodins. En ces temps de frilosité, de méfiance sinon de peur et de rejet de l’étranger, cette saga plonge au cœur d’une famille d’émigrés dont les membres s’engagèrent sans hésiter dans les combats que menait en Belgique la classe ouvrière. Défense de ses droits et de ses conditions de vie, mais aussi, avec rage, contre le fascisme émergeant. Et quand celui-ci submergea l’Europe, la résistance leur parut la voie naturelle pour continuer la lutte.
Les Blusztejn payèrent ainsi un lourd tribut au refus de leur pays d’accueil de se soumettre au nazisme. Enfant, Zouzou avait connu la chaleur d’une grande famille : la guerre la plongea, elle et ses proches, dans la double clandestinité des militants juifs et communistes. Cela signifia : père et mère arrêtés, et père déporté, oncle et bien d’autres amis des parents fusillés, elle-même enfant cachée. Mais déjà se révéla un caractère : ballottée au gré d’hébergements successifs, tantôt protecteurs, tantôt franchement difficiles à supporter, elle fugue, gamine seule dans la Belgique occupée, pour retrouver ses parents ! La libération ne lui rendra que sa mère…
Écrits sans fioriture ni recherche d’apitoiements, les souvenirs de Zouzou nous racontent l’univers de cette jeunesse que la guerre avait dépossédée une nouvelle fois : dans un pays dans lequel quatre années de mise en parenthèse avaient empêché de bien s’intégrer au cours des années décisives de l’adolescence, elle se retrouvait orpheline de père, mais au-delà, d’une part marquante de ceux qui l’avaient entourée. Sans en être la clé unique, on comprend la fusion qu’elle exprime avec tant d’émotion dans l’ode à sa mère qui termine son récit, mais aussi, en grande partie, la vigueur, la force, l’enthousiasme jamais abattu, de l’engagement qui va déterminer toute sa vie, le combat jamais relâché, qu’elle va mener.
Ces pages nous promènent en effet dans les grandes années de la Jeunesse Populaire (qui précéda les Jeunesses Communistes), elles évoquent la joie et la ferveur des colonies de Solidarité juive où se retrouvaient d’ailleurs de nombreux orphelins qu’elle encadrait comme monitrice. Elles nous font vivre (ou revivre) les premiers festivals mondiaux de la Jeunesse (Berlin, Budapest, Prague…), l’aventure des Ballets Populaires, les émotions éveillées par la pièce de Roger Vaillant, le Colonel Foster plaidera coupable, montée par cette même JPB, où elle tient – une fois n’est pas coutume – un rôle… muet ! L’intensité du plaisir ressenti renvoie aux drames vécus ou perçus par cette génération touchée de plein fouet par la guerre, mais aussi, mais surtout, à la conviction d’œuvrer, comme on le chante alors, à « bannir à jamais la peur, la guerre, pour toujours… ».
À 16 ans Zouzou quitte volontairement l’école : travail et militance pour le PC s’enchaînent alors sans répit, alors même que les circonstances la conduisent de Bruxelles) divers lieux de Wallonie. Un ménage défait par la militance, deux garçons qui capitalisent sa passion, un ancrage définitif à La Louvière. Mais partout, elle est à la tâche, assumant avec autant d’enthousiasme la confection d’un tract que sa distribution à l’aube, animant les piquets de grève, acceptant des responsabilités de base et demeurant obstinément au contact. La politique n’occupe cependant pas tout l’horizon. On l’a constaté partout : les partis communistes ont ouvert les portes de la culture à bien des militants issus de la classe ouvrière. Est-ce à lui que Zouzou doit sa curiosité en ce domaine ? Est-ce au succès soviétiques dans les premiers concours Reine Élisabeth qu’elle se passionne pour la musique classique ? C’est avec son parti en tous les cas qu’elle réalisera cette action d’éducation permanente déployée à travers le club Achille Chavée dont elle assume une part essentielle de l’organisation.
Au soir de sa vie, Zouzou demeure très pudique. Elle relate avec émotion mais très sobrement les coups terribles qui la frappent comme mère dans ce qu’elle a de plus cher. Mais elle étend cette sobriété aux morsures que lui a de même réservée son parti à plusieurs occasions : licenciement sans explication à la Librairie du Monde Entier, mesquineries au service Documentation du 18-20, départ à la retraite dans l’indifférence… De même, nous dit-elle, ne pas comprendre le départ de certains camarades… Ces pages ne nous proposent donc pas une réflexion sur un itinéraire politique, mais ne sont pas non plus le récit ordinaire d’un cheminement ordinaire à travers le siècle. Quel moteur a nourri cette énergie déployée pendant six décennies ininterrompues, dans un monde qui en a modifié les critères, noyé les repères, écornée une large partie des espérances ?
La réponse tient sans doute dans la manière même dont elle en fait le récit, simplement, comme allant de soi, comme un ressenti du devoir naturel et impérieux de s’être battue pour les autres, contre toutes les injustices, sans trop se soucier d’elle-même. «
Le livre a été édité à Lille par les Editions du Geai bleu.
Pour l’obtenir, vous pouvez vous adresser au Club Chavée de La Louvière à Jean-Pierre Michiels ( jeanpierre.mi@skynet.be)