Petite histoire tragique de la division à gauche

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Pourquoi le Front de gauche a-t-il explosé ? Pourquoi est-ce si dur de faire émerger un cadre unitaire dans les luttes sociales ? Pourquoi la France Insoumise ne fera pas d’alliance aux prochaines élections européennes. Dans ce billet, j’essaye de retracer le fil d’une histoire vécue, une trajectoire qui débouche tout droit sur un cul de sac.

 En décembre dernier, Pierre Laurent, secrétaire national du parti communiste français, lançait un appel aux différentes forces de gauche. « Il faut arriver à constituer, dans le Parlement européen, le groupe de gauche le plus fort possible » disait-il alors au micro de radio classique. Un appel clair à Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon à “travailler ensemble” à l’élaboration d’une liste commune pour les prochaines élections européennes. Fin mars 2018, le conseil national du PCF dressait en continuité une feuille de route et lançait un appel au mouvement social et à la gauche pour une plateforme et une liste commune. L’idée, c’est que celles et ceux qui sont aujourd’hui en lutte ensemble contre la politique d’Emmanuel Macron et son monde, n’auront certainement pas envie de s’affronter demain dans les urnes. Il faut donc jouer collectif. Bref, rien que du bon sens.

Mais soyons réalistes. Une telle alliance dans les urnes entre les différentes forces de gauche (hors PS), a peu de chance de voir le jour. Et cela, pour une raison simple : la France Insoumise ne veut pas en entendre parler.

Mélenchon, un stratège politique

Jean-Luc Mélenchon, le leader charismatique de la France Insoumise, est un intellectuel qui construit toujours son action politique à partir d’une analyse théorique et sur l’observation de ce qui se fait à l’étranger. Par exemple, en 2007, dans son livre entretien “Enquête de gauche”, il analysait les programmes et les actions de tous les partis sociaux-démocrates d’Europe pour en tirer la conclusion suivante : la social-démocratie est aujourd’hui convertie au libéralisme économique, c’est donc une impasse stratégique totale. Cela le conduira l’année suivante à quitter le parti socialiste et à créer, avec Marc Dolez et une centaine d’adhérents socialistes, le parti de gauche. Parti auquel j’ai personnellement adhéré aussitôt. Autre exemple, Jean-Luc Mélenchon a beaucoup étudié les révolutions démocratiques d’Amérique Latine. Ce qu’il constate alors, c’est que là-bas, l’alternance gauche/droite ne conduit en réalité pas à un changement de politique, mais à une orientation de plus en plus libérale qui se déploie en continu. Là-bas, l’alternative à gauche, vient alors de l’émergence d’une nouvelle force dite populiste, qui ne se repère plus sur l’axe gauche-droite – Rafael Correa en Equateur ou Hugo Chavez au Venezuela – avec à chaque fois, dans chaque pays, le même mot d’ordre fédérateur : Que Se Vayan Todos (qu’ils s’en aillent tous). Ce slogan sera d’ailleurs le titre qu’il donnera à un nouveau livre en 2010. Car Mélenchon en est convaincu, en Europe aussi, arrivera tôt au tard un “bug”, un grain de sable dans les rouages, qui viendra bloquer le système actuel et fera émerger quelque part une alternative positive. Puis, surgit le printemps arabe avec, comme en Amérique Latine, un mot d’ordre percutant : Dégage ! Le coup de balai général auquel aspire Mélenchon se rapproche d’Europe. Nous sommes alors fin 2010, au cœur du Front de Gauche. Mais, voyant son analyse confortée par l’observation, on sent les frémissements d’une nouvelle ligne stratégique se dessiner. C’est ce qu’il nommera plus tard la stratégie dégagiste.

Le Front de gauche

La trajectoire politique de Jean-Luc Mélenchon depuis son départ du PS s’est construite à travers la constitution de coalitions et la volonté d’unir les forces à la gauche du parti socialiste. C’est ce qui se fait alors ailleurs en Europe, par exemple avec Die Linke en Allemagne (2007), Syriza en Grèce (2004) ou le Bloco au Portugal (1999). La stratégie est alors de créer un bloc/front dit de « l’autre gauche” (titre d’un autre livre de Mélenchon en 2009) et de passer devant les PS dans les urnes, pour ainsi renverser en notre faveur l’idée de vote utile pour devenir majoritaire. Ce qui est visé, c’est la prise du pouvoir. Cette coalition qui regroupe dans un premier temps le PG et le PCF est vite rejoint par la Gauche unitaire (scission du NPA) puis progressivement par de nombreuses autres forces qui vont petit à petit se structurer. Bref, ça agrège. De plus, bien plus qu’une stratégie électorale, le Front de gauche est aussi une méthode de travail, celle de la construction collective. Et ça porte ses fruits. On travaille, on construit ensemble, on s’apprivoise, réfléchit, élabore, et les scores électoraux progressent à nouveau. Certes, il y a des tensions, des frictions, des réticences, mais les idées progressistes refont surface, de nouveaux mots réémergent et reprennent place dans les médias. Bref, un mouvement positif et collectif né en réalité bien avant la création du Front de Gauche. Rappelons-nous des tribunes communes contre le TCE en 2005.

Tentatives

Mais, à partir d’un certain moment, Jean-Luc Mélenchon, inspiré par ses analyses et observations dont nous parlions plus haut, décide de faire évoluer sa tactique et s’engage dans la construction d’une nouvelle force politique autonome. La première idée qui a été posée sur la table a été l’adhésion directe au Front de Gauche, pour dépasser la coalition de parti. C’est de fait une tentative pour créer un nouveau parti politique englobant tous les anciens. Un parti dont Mélenchon serait évidemment le leader. Mais, frileux de voir le parti communiste ainsi marginalisé et dissout dans un grand ensemble dominé par un ex socialiste, le PCF s’y oppose. L’idée est donc rejetée. Deuxième tentative, la création du M6R. En 2014, au moment même au Podemos se constitue en parti politique en Espagne, Mélenchon crée en France le mouvement pour la 6e république. Le but est alors de créer une force nouvelle pour travailler à l’élaboration d’une nouvelle république. Si certains au parti de gauche voyaient dans le M6R la préfiguration d’une nouvelle force politique capable de tout balayer et poussaient l’idée que le M6R devait se présenter aux élections (i.e. François Delapierre), ce mouvement, trop horizontal et trop autonome, est finalement abandonné par Mélenchon. Deuxième tentative ratée.

A suivre.
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