La vieille industrie wallonne a-t-elle encore un avenir ?

La Wallonie semble rencontrer bien des difficultés à abandonner ses anciens fleurons et aller de l’avant. Durobor ou la sidérurgie, deux exemples symboliques dans lesquels la Région investit encore des dizaines de millions d’euros. Pourtant à la clef, très peu d’emplois créés. Certains patrons de PME s’en inquiètent. Leurs entreprises ont le vent en poupe alors ils ne comprennent plus la logique d’une Wallonie qui doit se dépêcher avant la diminution des transferts flamands entérinée lors de la 6 ème réforme de l’Etat. Et une date butoir : 2024.

Il y avait encore 35 000 travailleurs dans la sidérurgie liégeoise dans les années 60. Un peu moins de 16 000 en 1980 et à peine 1400 aujourd’hui. Pourtant en 10 ans, la Wallonie a encore investi 295 millions d’euros dans sa sidérurgie.

Un portrait peu flatteur

En décembre 2016, le haut fourneau de Seraing, le HF6, qui faisait partie du paysage depuis des générations, mordait la poussière devant des centaines de témoins. Parmi eux des anciens travailleurs, le cœur brisé. C’était pourtant l’aboutissement d’un processus démarré dès les années 80 : « Nous savions déjà à l’époque que la phase à chaud en Wallonie disparaîtrait à terme. C’est d’ailleurs une réussite qu’on ait réussi à tenir cette activité dans la région jusqu’en 2012« , explique Philippe Delaunois, administrateur délégué de Cockerill-Sambre jusqu’en 1999.

Mais la sidérurgie n’est qu’un emblème. Car partout en Wallonie, les années 80 et 90 ont été marquées de permanentes restructurations dans tous les secteurs industriels. De Liège à Charleroi, La Louvière ou Clabecq pour la sidérurgie mais également dans tous les grands secteurs manufacturiers. Le verre au Val Saint-Lambert ou Durobor, la faïence de Royal Boch à La Louvière, le textile. Des secteurs qui ne subiront que fermetures et autres pertes d’emplois souvent dans le fracas syndical.

Et ça continue encore et encore

Et à chaque fois l’intervention wallonne pour empêcher une fermeture définitive. Maintenir de l’emploi qui s’érode inexorablement au fil du temps, une vieille habitude qui ne semble toujours pas devoir s’arrêter malgré l’absence apparente de succès. Les laminoirs de Longtain, repris en 2015 mais faillite définitive un an plus tard. La Wallonie a finalement récupéré ses deniers. Le site disparaît sous la pelle des bulldozers actuellement.

Idem papers près de Ittre, relancé déjà en 200 et faillite 8 ans plus tard. L’entreprise avait alors accumulé près de 58 millions de dettes… et la Wallonie ? Elle serait encore prête remettre 4 millions sur la table pour relancer l’activité.

Mais la palme, C’est Royal Boch, la faïencerie de La Louvière. Il reste aujourd’hui un musée. Le musée Keramis qui ne peut même pas utiliser le nom officiel de « Royal Boch » car la Wallonie a revendu la marque au dernier repreneur : « Nous avons été lâchés par tout le monde, s’indigne encore l’ancienne travailleuse Marie-Thérèse Mancini, lors de la brocante annuelle au sein du musée qui a conservé trois fours-bouteille sur une implantation qui faisait autrefois des dizaines de milliers de mètres carrés. Les syndicats, les patrons successifs, les autorités et le gouvernement wallon… C’est incompréhensible ce qui s’est passé ici« .

Pourtant, avant de jeter l’éponge, la Région wallonne a dépensé, à perte, une somme estimée à 70 millions d’euros depuis les années 80 et le début des ennuis.

« Ça suffit »

A travers son bras armé, la SOGEPA, la Société wallonne de gestion et de participation, la Wallonie voudrait encore investir plus de 17 millions dans Durobor, la vieille gobeleterie de Soignies qui rappelle étrangement la situation de Royal Boch. Un nouveau projet pour une entreprise qui a fait 4 fois faillites en 20 ans. Son nouveau patron hollandais Herman Green croit fermement au projet : « Nous ne sommes pas rentables mais nous payons nos factures ce qui est sans doute une première en 20 ans. Nous ne sommes pas encore capables de voler de nos propres ailes sans les banques ou de réaliser des investissements« . Un nouvelle usine, un nouveau projet, devraient, l’espère-t-il pérenniser l’activité.

Mais d’autres patrons de PME dans les biotechnologies ou la construction ne comprennent pas ou plus cette logique économique : « Le tissu économique, il est fait par les PME, c’est nous qui fournissons le plus d’emplois et payons le plus d’impôts, détaille Virginie Dufrasne, administratrice-déléguée de l’entreprise de construction Lixon. Et donc comme ça se passe bien pour nous, nous avons parfois l’impression que les décideurs politiques préfèrent s’occuper de vieux secteurs en perte de vitesse qui connaissent faillite sur faillite, peut-être parce que c’est plus médiatique… mais la construction par exemple souffre énormément du dumping social et là on a l’impression qu’ils ne font rien« .

Le patron de Kitozyme, une entreprise de biotechnologie à Herstal spécialisée dans les compléments alimentaires qui empêchent la prise de poids, tient le même discours. Selon lui, « l’argent wallon destiné à soutenir l’industrie devrait être principalement voire uniquement orienté vers les secteurs porteurs comme le nôtre ou le digital » plutôt que d’investir encore massivement dans cette « vieille » manufacture.

Quel emploi pour les Wallons ?

Jean-Claude Marcourt, ministre de l’Economie entre 2004 et juillet 2017, défend avec abnégation son bilan et son travail : « Nous avons toujours fait des choix économiques. D’ailleurs nous avons investi massivement dans la « nouvelle industrie. Les plans Marshall successifs se sont orientés vers ces secteurs d’avenir, nous y avons investi dix fois plus que dans la « vieille » industrie comme certains l’appellent« . Même son de cloche chez Renaud Witmeur, le patron de la SOGEPA, qui insiste sur l’évolution de son outil : « Nous n’investissons qu’avec le privé qui doit mettre 51% de l’argent sur la table et qui prend donc un risque au moins équivalent au nôtre. C’est de l’investissement auquel on croit et qui doit, à terme, rapporter de l’argent… ». Il insiste même sur l’indispensable activité industrielle d’une région : « Sans industrie lourde, une région ne s’épanouit pas économiquement. Regardez les régions ou les pays qui prospèrent comme l’Allemagne… Ils ont tous une activité industrielle supérieure à la moyenne« .

Et puis les exemples de sauvetages de vieux fleurons aujourd’hui cités en exemples ne manquent pas. CMI, ancienne filiale de Cockerill-Sambre, emploie désormais des milliers de personnes dans le monde et plus de 1400 en Wallonie. La FN Herstal mais aussi la Sonaca à Gosselies et ses 1600 travailleurs: « Sans intervention wallonne durant de nombreuses années, à fonds perdus parfois, la société n’existerait plus« , défend Bernard Delvaux CEO de la Sonaca. Aujourd’hui, l’entreprise carolo construit les bords d’attaque d’aile pour tous les programmes Airbus et d’autres constructeurs d’envergure mondiale et maintient de l’emploi bien wallon pour des postes moins qualifiés : « J’aime beaucoup cette idée qu’on investisse l’argent pour les nouvelles technologies mais comment va-t-on donner de l’emploi à tous les Wallons alors ? « .

Des entreprises structurantes qui évoluent

Car si cette industrie manufacturière semble en perte de vitesse (- 16 000 postes en 13 ans), elle emploie de façon directe et indirecte des dizaines de milliers de Wallons qui ne sont ni bio-ingénieur, ni codeur pour des applications digitales. Ces anciennes entreprises permettent encore de connaître une véritable évolution de carrière sans être surdiplômé. Elles génèrent aussi proportionnellement bien davantage d’emplois indirects que des petites start-up, que des PME technologiques, très internationales et souvent immatérielles, ou même qu’un secteur pharmaceutique qui fournit énormément de travailleurs sur le sol wallon mais dont la sous-traitance se concentre massivement hors de nos frontières.

Benoît Bayenet, vice-président du comité de direction de la SOGEPA, a encore insisté sur ce point récemment. Dans la sidérurgie ou dans n’importe quelle manufacture historique wallonne, les entreprises qui ont survécu jusqu’ici sont celles qui parviennent à évoluer. L’idée d’une industrie inefficace d’un autre temps semble résister difficilement à l’analyse. Les restructurations, les évolutions, la spécialisation de l’emploi semblent quoiqu’il arrive inéluctables dans tous ces secteurs. Mais aujourd’hui, ils restent les seuls capables de fournir de l’emploi à réellement tous les Wallons peut-être encore pour une ou deux générations.

Arnaud Pilet (extrait de info RTBF)

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