
L’historien du travail Adrian Thomas raconte
La Commune de Paris de 1871 s’est lancée à l’assaut du ciel un 18 mars. A l’occasion de son quinzième anniversaire, une autre révolte ouvrière a démarré ce même jour. Le prolétariat wallon s’est soulevé en 1886 et a amorcé une première législation sociale belge.
L’insurrection ouvrière de 1886 intervient dans un contexte de forte régression sociale (baisse salariale globale et hausse du chômage) à une époque où aucune règle ne tempère l’exploitation capitaliste : journée de 12h/jour, travail des enfants, multiples accidents usiniers, etc.…
Il y a déjà eu plusieurs rébellions prolétariennes en Belgique, comme l’émeute du coton à Gand (1839), la révolte du moulin de Marchienne (1867) ou le massacre de Seraing (1869). Le mouvement social est alors dans une phase avancée de structuration. Le Parti ouvrier belge a été fondé en avril 1885 et regroupe de nombreux courants, syndicats, mutuelles, coopératives et autres associations socialistes. Sa priorité est d’abord de gagner le suffrage universel.
Mais l’initiative viendra d’anarchistes liégeois. Ce groupe plutôt marginal invite les ouvriers à une manifestation sur la grande place de la Cité ardente puis à un meeting pour commémorer le 15e anniversaire du début de la Commune de Paris, dont la résonnance est toujours forte.
Le 18 mars 1886, une foule bien plus large que prévue s’assemble à Liège. Des milliers d’ouvriers, de chômeurs et de femmes crient « Vive la République » et chantent La Marseillaise. La manifestation s’élance et dégénère rapidement en pillages de magasins, surtout d’alimentation. La gendarmerie intervient. Les affrontements durent toute la nuit. Il y a au moins un mort et des dizaines de blessés et d’arrestations.
Le calme est rétabli à Liège mais la grève reprend aussitôt à Seraing. Des masses de cavaliers et de soldats sont dépêchés dans la Cité du Fer. L’armée occupe les points stratégiques le 20 mars. La tension persiste.
Les émeutes de la faim éclatent les 22-23. Les forces de l’ordre tuent cinq ouvriers. Une septantaine d’anarchistes et insurgés liégeois sont entretemps condamnés à la va-vite à des peines de 4 à 16 mois de prison.
La colère est matée à Liège mais surgit de plus belle le 25 mars àCharleroi. Les mineurs arrêtent de force les charbonnages du Pays Noir puis les verreries et la métallurgie. Nombre d’entre eux ont été au chômage à cause de nouvelles machines, prestement vandalisées / détruites.
La fureur populaire se déchaîne le 26 contre la verrerie Baudoux, totalement brûlée. Le château du patron n’y échappe pas non plus. D’autres glaceries, fabriques et hauts-fourneaux de la région subissent le même sort. Le patronat local comme national est terrifié par la nouvelle.Le général Alfred van der Smissen y est envoyé dare-dare avec 20 000 réservistes et ordonne le tir sans sommation sur tout suspect. Sans retenue, cet officier n’a pas hésité jadis à se salir les mains en Kabylie dans la Légion étrangère ou au Mexique au service de Maximilien Ier.
La garde civique est tenue de faire feu sans sommation sur les émeutiers, il faut donner des ordres en conséquence. « Je sais que c’est illégal mais je me moque de la légalité, on m’a envoyé ici pour rétablir l’ordre, je le rétablirai par n’importe quel moyen » réagit van der Smissen.

Les fusillades se répètent à Roux (nord-ouest de Charleroi). Dix-neuf révoltés ne se relèvent pas parmi les dizaines de blessés par balle. Les socialistes carolorégiens leur érigeront un monument commémoratif au cimetière local (1907). Les échauffourées se poursuivent jusqu’au 29 mars.
Les grévistes jouent au chat et à la souris avec la troupe. Beaucoup d’usines ont été incendiées (même une abbaye). Les patrons s’arment. Des corons sont quadrillés, des ouvriers suspects raflés, les prisons remplies. L’arbitraire domine. -Le feu est éteint pour de bon le 2 avril.
Les ouvriers inculpés défilent alors devant les tribunaux. Composés de notables, bourgeois et banquiers, les jurys distribuent des peines, souvent disproportionnées.
Des socialistes sont condamnés abusivement, sans avoir pourtant participé aux émeutes, comme Alfred Edouard Anseele, cofondateur du POB, qui est également arrêté pour son soutien enflammé aux insurgés. Il avait demandé aux socialistes d’écrire aux soldats de ne pas tirer sur les ouvriers et avait traité le roi d’assassin du peuple. Il purge six mois de prison pour appel à la sédition.
Le roi Léopold II charge en avril une commission de travail pour enquêter sur la condition ouvrière. Une large enquête permet de formaliser la misère noire du prolétariat. C’est ainsi que sont adoptées de premières lois sociales (1887) comme l’interdiction du travail des enfants.
1886 va stimuler le mouvement social belge.Le POB se massifie et entraîne une dynamique irréversible de conquêtes sociales et démocratiques, comme en 1893 le suffrage universel masculin toutefois tempéré par le vote plural (à l’issue d’une révolte réprimée encore dans le sang)
Rédigé sur Facebook par Michel Henrion