Les USA et l’Iran : « Le Shah d’Iran (1919-1980), la démesure au pouvoir »

1971. Palais du Golestan, à Téhéran, magnifique palais des Roses qui a abrité d’abord la dynastie Qadjar, puis, depuis 1925, celle des Pahlavi. C’est la cérémonie du Salam : les membres de la cour, du gouvernement, des corps constitués s’inclinent presque à l’horizontale devant le monarque.

Le « roi des rois » – qui dirige le pays depuis 30 ans – aussi appelé « la lumière des aryens », c’est Mohammad Reza Pahlavi, grosses lunettes, plastron orné de médailles, qui répond au salut par un hochement de tête. Miroirs, lustres en cristal, tapis : démesure d’un décor fastueux.

Autre scène, toujours en 1971 à Persépolis : pour le 2 500è anniversaire de l’empire fondé par Cyrus, le Shah prend la parole et rend hommage au fondateur de l’Empire perse, de la dynastie des Achéménides, qui régna d’environ 559 à 530 avant JC : « Aujourd’hui encore comme pendant ton ère, l’Iran se veut le gardien suprême de l’humanité ». La population n’a pas été conviée aux festivités, mais parmi les nombreux invités, le chef du Mossad en personne représente l’état d’Israël…

50 ans avant ces deux scènes, il y a l’acte fondateur de Réza, le père du Shah, qui, le 23 février 1921, signe un coup d’état contre Ahmad shah Qadjar. Il placarde sur les murs de la capitale, Téhéran, une proclamation qui commence par ses mots : « Moi, j’ordonne ».

Son fils, né en 1919, s’en souviendra, quand, à son tour, en 1941, il arrive au pouvoir. Il hérite d’un empire que se disputent dans le Grand Jeu d’avant la seconde guerre mondiale, l’URSS et la Grande-Bretagne. Sur le plan extérieur, il joue différentes alliances : rapprochement avec les Etats-Unis et la Chine. Sur le plan intérieur, il « ordonne ». Suit une démesure de réformes pour moderniser son pays. C’est « la révolution blanche » : nationalisation des ressources en eau et industrialisation à marche forcée.

Comme le raconte Kapuscinski dans son court mais éclairant opus Le Shah ou la démesure au pouvoir : « Problème, il n’y a ni routes, ni camions. » En revanche, plus de droits sont accordés aux femmes, le corps médical se développe ainsi que l’éducation, particulièrement dans les zones rurales. Le Shah est ébranlé par la décision de son premier ministre Mossadegh de nationaliser l’industrie pétrolière, au printemps 1951. Le 16 août 1953, un coup d’État orchestré par des officiers favorables au Shah échoue, entraînant l’exil de ce dernier en Italie.

Trois jours plus tard, une autre tentative, appuyée par la CIA, renverse Mossadegh. Un an plus tard, en 1954, un nouvel accord est signé avec les entreprises pétrolières étrangères. Les Américains se frottent les mains et font les comptes dans l’ombre : ils ont placé le pays dans un quasi-système colonial. Dans le même temps, une répression féroce s’abat sur toutes les formes d’opposition : intellectuels de gauche, étudiants, sympathisants islamistes sont emprisonnés, torturés ou tués par la Savak, la police secrète du régime mise en place dès 1957, avec l’aide de la CIA.

La démesure du pouvoir laisse la place à la dictature au pouvoir. Les chancelleries occidentales regardent ailleurs car le Shah est un allié. Le Mossad est là, bien sûr, lui qui tire les ficelles, notamment pour mettre en place le trans-Israël pipeline, un oléoduc qui contourne le canal de Suez …

A la fin des années 70, quand l’occident rouvre les yeux, c’est pour découvrir que le shah est de plus en plus contesté. Le monarque fait face à un soulèvement populaire. La Révolution iranienne s’accentue au fil des mois. C’est, d’abord, un soulèvement populaire qui traverse toutes les classes de la société. Une aspiration à la liberté. Cette aspiration est aussi un retour à l’Islam et sera portée par le clergé chiite inspiré par l’Ayatollah Khomeini, exilé en France.

Le Shah quitte le pays en catimini. Le 1er février 1979, son principal opposant rentre à Téhéran et installe la révolution islamique. Une dictature chasse l’autre. La monarchie tyrannique a enfanté d’une théocratie autoritaire. Le Shah meurt en exil, au Caire, en juillet 1980, rongé par un cancer, comme celui qu’il a contribué à installer dans le peuple iranien.

Extrait de radiofrance.fr

Avec Yann Richard, professeur émérite d’études iraniennes à l’Université Sorbonne nouvelle

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