
J’ai entendu parler de Leila Shahid pour la première fois en France, au milieu des années 1980, alors que j’étais actif au sein de l’Union générale des étudiants palestiniens à Besançon. Mohammed Youssef, alors secrétaire du Mouvement de libération nationale palestinien (Fatah) en France, me l’a présentée. Je lui avais demandé de me recommander une personnalité palestinienne francophone qui devait prendre la parole lors d’une manifestation de solidarité avec la Palestine. Il m’a conseillé de la contacter, la recommandant chaudement. Ce qui m’a marqué à l’époque, et qui me marque encore aujourd’hui, c’est qu’elle était une protégée d’Izz al-Din al-Qalq, le deuxième directeur du bureau de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Paris. Il fut le fondateur d’une école de pensée culturelle et médiatique originale au sein de la diplomatie palestinienne, succédant à Mahmoud al-Hamshari, premier représentant de l’OLP à Paris, assassiné début janvier 1973. Quelques années plus tard, toujours à Paris, début août 1978, al-Qalq connut le même sort que son camarade al-Hamshari. J’ai parlé avec Laila, qui m’a bien accueilli. J’avais une idée, mais elle s’est excusée de ne pouvoir participer à la date prévue en raison d’engagements antérieurs. Puis elle a cessé de me contacter, et j’ai quitté la France après avoir terminé mes études. Le temps a passé, et son nom est revenu à mes oreilles au milieu de l’année 1993, lorsque le défunt président Yasser Arafat l’a nommée directrice du bureau de l’Organisation de libération de la Palestine à Paris, ou plus précisément, « Commissaire générale de Palestine en France ». Cette décision faisait suite à celle prise en 1989 par le défunt président français François Mitterrand d’élever le statut de l’Organisation de libération de la Palestine en France, qui était alors un bureau « d’information et de communication », ouvert en 1975, à celui de Commission générale, puis à celui de « Mission de Palestine » à partir de 2012. Cette décision faisait suite à celle prise en 1989 par le regretté président français François Mitterrand d’élever le statut de l’OLP en France, initialement un bureau d’« information et de communication » créé en 1975, au rang de délégation générale, puis de « mission de Palestine » à partir de 2012.
Quelques jours après la prise de fonctions de Leila Shahid à Paris, durant l’été 1993, après avoir dirigé le bureau de l’OLP aux Pays-Bas et en Irlande et être devenue la première femme ambassadrice palestinienne à l’étranger, je me trouvais à Paris depuis la Tunisie, où je travaillais pour l’appareil palestinien des « médias unifiés » en tant que correspondante pour « Révolution palestinienne », le principal magazine de l’OLP (fondé à Beyrouth en 1972, puis transféré à Chypre après 1982, avant de cesser sa publication en 1994). J’ai eu la chance de mener un entretien approfondi avec Leila Shahid dans ses nouvelles fonctions. Nos rencontres se sont ensuite multipliées sous diverses formes, que ce soit à Paris, Gaza, Ramallah ou Bruxelles, où elle a été nommée ambassadrice de Palestine. Début 2006.

A Fontaine-L’Evêque, Freddy Guidé montre à Leila Shahid l’exposition de photographies qu’il a réalisée pour le Secours Populaire Wallonie-Bruxelles
Je ne retracerai pas ici la vie de Leila Shahid, même brièvement, car c’est un sujet à part entière, qui mériterait un livre entier. Je sais, par des journalistes et des cinéastes, qu’elle les a toujours évités lorsqu’il s’agissait d’écrire un livre ou de réaliser un film sur elle. Elle est très réservée lorsqu’elle parle d’elle-même, mais très généreuse lorsqu’il s’agit d’évoquer les autres. Comme l’a récemment déclaré l’estimé écrivain libanais Elias Khoury lors de l’ouverture d’une conférence sur Mahmoud Darwish à Ramallah, à laquelle Leila Shahid participait à distance en tant que présidente d’honneur de la Chaire culturelle et universitaire Mahmoud Darwish en Belgique, il l’a décrite comme « l’ange gardien » qui veille sur la mémoire de Mahmoud. Darwish, l’écrivain français Jean Genet, auteur de « Prisonnier de l’amour » relatant son expérience avec les fedayins palestiniens en Jordanie et de « Quatre heures à Chatila », qu’elle connaissait bien, ainsi que d’autres militants et intellectuels, ont également été mentionnés. La seule exception que Leila Shahid ait faite dans ce récit de sa vie a peut-être été de mentionner un journaliste et réalisateur français. Patrice Barratt, qui a réalisé un documentaire sur sa vie, est décédé il y a quelques années. Layla lui en était très reconnaissante. Il avait beaucoup écrit sur la Palestine et réalisé plusieurs documentaires importants sur le sujet. Il était le fils de Robert Barratt, une figure marquante des médias et de la politique, qui avait soutenu la révolution algérienne moderne contre le colonialisme français. Il fut également l’un des rares journalistes français à avoir écrit sur la Nakba de Palestine dès 1948, dans une longue enquête sur les réfugiés publiée dans le journal « Christian Liberté », le seul en France à considérer les événements de la Nakba comme un acte de colonialisme, à une époque où la plupart des médias français, y compris ceux de gauche, saluaient la création de l’État d’Israël sur les ruines du peuple palestinien. Patrice est aussi le fils de Denise Barra, la femme estimée qui dirigeait l’Association pour le soutien du patrimoine palestinien à Paris et qui défendait les droits des Palestiniens partout dans le monde. Peut-être par sens du devoir envers une martyre, elle a offert à ce journaliste et réalisateur l’opportunité de documenter une partie de sa vie dans un film lors de son voyage en Palestine. C’était un geste de reconnaissance à son égard et, à travers lui, un hommage à ses parents. Peut-être devrais-je écrire plus tard sur la famille Barra – les parents et le fils.
Ici, je parlerai de l’entrée de Leila dans le paysage culturel et médiatique belge, comme elle me l’a confié un jour, entrée qui a facilité son engagement politique. Cela faisait écho à son expérience en France lorsqu’en tant qu’ambassadrice palestinienne, elle a lancé, en partenariat avec le ministère français de la Culture, l’événement « Printemps palestinien » en 1996. Cet événement, qui s’est déroulé pendant des mois dans plusieurs villes françaises, était le premier du genre à présenter la culture palestinienne à une telle échelle. Pour la première fois en France, des dizaines d’œuvres d’écrivains palestiniens ont été traduites en français et publiées par de grandes maisons d’édition françaises spécialisées dans le monde arabe.
Après Paris, Leila n’a pas souhaité devenir ambassadrice à Washington, Londres, ni même Rome, comme le lui avait proposé le ministère palestinien des Affaires étrangères. Elle a choisi la Belgique pour sa proximité avec la France et parce que le français, qu’elle affectionne, est l’une des langues officielles du pays. Bruxelles abrite également le siège de la Commission européenne. L’Union et ses différentes institutions, au sein desquelles Leila espérait œuvrer comme cadre de coopération multilatérale, après de nombreuses années de travail bilatéral. Par ailleurs, Leila admirait la Belgique, petit pays au mélange unique de diversité nationale et culturelle et ouvert sur de nombreuses cultures du monde grâce aux vagues d’immigrations successives.

Hassan Balawi
Ambassadeur de l’Etat de Palestine au Mali
Hassan Balawi nous avait fait l’honneur de participer au vernissage d’une exposition de peintures réalisées par le regretté Lucien Belvaux dans les locaux du centre culturel La Posterie de Courcelles.