
Outre le Venezuela, les pays les plus puissants et peuplés, comme le Mexique, le Brésil et la Colombie, sont toujours dirigés par la gauche. Malgré la diversité des expériences nationales, le maître mot reste la définition en toute souveraineté des politiques. Interrogé sur Fox News, Donald Trump a confirmé que l’attaque contre Caracas avait valeur de mise en garde pour tous ces pays.
Il dispose pour ce faire de relais dans le Cône sud. Le président d’extrême droite argentin, Javier Milei, est aux avant-postes et confirme travailler avec les dirigeants du Salvador, du Paraguay et du Honduras à un bloc pour affronter « le cancer du socialisme sous ses différentes formes, qu’il s’agisse du socialisme du XXIe siècle ou du wokisme ».
Après une décennie 2010 marquée par le retour du conservatisme sur le continent, dans le sillage de coups d’État judiciaires ou institutionnels, la gauche est parvenue à reprendre la main, comme c’est le cas au Brésil, mais l’opposition garde de puissants relais au sein du patronat ou parfois au sein des Congrès nationaux pour entraver les politiques progressistes. L’autre objectif : chasser la Chine de son prétendu « pré carré ».
En l’espace d’une décennie, la deuxième puissance mondiale est devenue le principal partenaire commercial de la plupart des pays du sous-continent. Contenir l’essor de Pékin, c’est la priver du pétrole vénézuélien mais aussi du lithium chilien, argentin et bolivien et de l’accès au canal de Panama.
Cuba, cible suivante sur la liste de Washington ?
Le secrétaire d’État Marco Rubio fait de Cuba une affaire personnelle. Issu d’une famille originaire de la Grande Île, il est devenu au fil des années le leader de la droite anticastriste en Floride. Après la capture de Nicolás Maduro, il assure : « Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet. » Le message est clair. Asphyxiée par plus de soixante ans de blocus, intensifié depuis le retour du républicain milliardaire à la Maison-Blanche, Cuba est hautement dépendante du pétrole vénézuélien.
Ces dernières semaines, la chute des livraisons à 30 000 barils par jour a aggravé les coupures de courant et la crise économique. « Cuba semble sur le point de s’effondrer. Je ne sais pas s’ils pourront tenir le coup », répète Donald Trump comme un mantra.
Depuis 1962, le coût du blocus s’élève à 164 milliards de dollars. Pire, en vertu de la loi états-unienne, l’ensemble du globe est empêché de commercer avec Cuba sous peine de subir des représailles. « On estime qu’en l’absence de blocus le PIB de Cuba aurait pu croître de 8 % en 2023 », calculele ministère cubain des Affaires étrangères. Seulement, malgré le soutien de 165 pays membres de l’ONU à la levée du blocus, les États-Unis persistent à asphyxier l’économie afin de faire monter l’exaspération de la population.
« La résistance de Cuba, sa façon de défier la première puissance mondiale, heurte le sentiment de mainmise des États-Unis sur l’Amérique latine », rappelait, en octobre dernier, le directeur du centre Tricontinental, Vijay Prashad, à « l’Humanité ». Reste à savoir si la Chine, déjà dans le viseur, veut relever le défi géopolitique de financer des achats cubains.
Jusqu’où ira Donald Trump sur le Groenland ?
L’excès de confiance pousse désormais Donald Trump à se tourner également vers le front nord. Comme on met la main sur un pactole, le milliardaire martèle que son pays a « besoin » du Groenland « du point de vue de la sécurité nationale » et appelle à s’en « occuper » dans les vingt jours, arguant de l’incapacité du Danemark à gérer le territoire et ses importantes ressources minières.
La première ministre danoise, Mette Frederiksen, a rappelé que le Danemark, qui inclut les îles Féroé et le Groenland, « fait partie de l’Otan et bénéficie ainsi de la garantie de sécurité de l’Alliance ». En janvier 2025, 85 % des Groenlandais s’étaient dit opposés à un rattachement aux États-Unis.
Pourquoi l’Europe s’enferme dans le mutisme ?
Les Européens ont achevé d’enterrer le droit international qu’ils ont contribué à bâtir après la Seconde Guerre mondiale, en approuvant l’opération illégale des États-Unis sous le fallacieux prétexte démocratique qui ne les empêche pas de s’allier aux régimes d’extrême droite lorsqu’ils servent leurs intérêts, comme c’est le cas de Javier Milei. Après l’intervention à Caracas, le président français, Emmanuel Macron, est l’un des États de l’Union qui a adopté l’attitude la plus suiviste à Washington.
Le 3 janvier, il estimait que le peuple vénézuélien ne pouvait que se « réjouir » d’être « débarrassé » de la « dictature Maduro », reniant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.Largement critiqué, il a tenté de faire machine arrière en précisant que l’opération consistant à enlever un chef d’État n’était « ni soutenue ni approuvée » par la France. Seule la Hongrie, dirigée par l’extrême droite, a fait mieux en se félicitant d’une attaque « brillante » qui devait conduire les États-Unis à diriger le Venezuela à titre intérimaire.
Le premier ministre, Viktor Orbán, en profite pour placer un clou supplémentaire dans le cercueil européen en clamant que, même s’agissant du respect de la souveraineté, « il n’est pas nécessaire d’avoir une politique étrangère commune, car nous ne sommes pas d’accord ».
In fine, l’affaire achève de reléguer l’Union européenne au ban de l’histoire. Comme un aveu, la cheffe de la diplomatie des Vingt-Sept s’est plus inquiétée du sort des ressortissants européens que de celui des Vénézuéliens eux-mêmes. « L’UE a maintes fois affirmé que M. Maduro n’a aucune légitimité », a-t-elle dit avant d’appeler mollement à la « retenue » et au respect du « droit international et (de) la Charte des Nations unies » dont Donald Trump n’a que faire. L’absence de réactions fortes vaut signal pour les États-Unis, qui interpréteront ces satisfecit comme un blanc-seing pour l’impunité.
Quel avenir pour le droit international ?
Face au silence tacite ou contraint qui a entouré le génocide à Gaza, l’impuissance diplomatique des Européens face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le locataire de la Maison-Blanche a sans aucun doute considéré que le temps était venu d’enterrer définitivement l’ordre issu de la Seconde Guerre mondiale. La boîte de Pandore est désormais ouverte pour quiconque entendra s’affranchir de la légalité et sacrifiera la sécurité collective sur l’autel de la défense de ses propres intérêts.
Le monde se retrouvera-t-il partagé en « sphères d’influence impériales », comme le dénonce l’ancien premier ministre Dominique de Villepin ? De l’Irak à la Libye, le monde regorge d’exemples de pays livrés au chaos à la suite d’interventions étrangères. En 2025, Donald Trump ne s’embarrasse même plus du terme de « démocratie » pour justifier ses actions.

