
La sidération qui a suivi l’opération « Absolute Resolve », menée par les États-Unis dans le pays caribéen, a permis au président états-unien de continuer à avancer ses pions. De l’Amérique latine au Groenland. Tout comprendre à ce nouveau clou dans le cercueil du droit international en cinq questions.
Donald Trump voulait son coup d’éclat. Le président des États-Unis l’a eu. Et l’a même savouré en direct « comme (s’il) regardait une émission de télévision », selon ses propres termes. Son opération « Absolute Resolve » (détermination absolue) de capture illégale d’un président en exercice d’un pays tiers souverain laisse une partie du monde en état de sidération, mais est, à ses yeux, digne d’un blockbuster hollywoodien : « Si vous aviez vu la vitesse, la violence, c’était incroyable. » Ainsi, dans la nuit du 2 au 3 janvier, le chef de l’État vénézuélien, Nicolás Maduro, a été enlevé par les forces spéciales états-uniennes.
Les renseignements nord-américains étaient sur le pont depuis des mois pour établir les habitudes de déplacement et le protocole de sécurité autour du président caribéen. Couvert par les bombardements de sites stratégiques et la désactivation de l’alimentation électrique de postes de contrôle, le commando a pu avancer et appréhender Nicolás Maduro dans sa résidence pour le transférer vers la prison fédérale de New York. Ce lundi, il comparaissait, avec son épouse, Cilia Flores, devant un juge de Manhattan pour narcoterrorisme, complot en vue d’importer de la cocaïne et possession d’armes automatiques.
Mais, ce qui réjouit Donald Trump, c’est avant tout la démonstration de la maîtrise technique et tactique dont font montre les États-Unis. Réalisée sans consultation préalable du Congrès, pourtant censé donner son aval, elle constitue sans conteste un signal à tous les « ennemis » de Washington. Face à l’accélération des événements, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a d’ailleurs supervisé, dès le 4 janvier, un tir de missiles hypersoniques pour préparer ses forces nucléaires à « une guerre réelle », selon les propos rapportés parl’agence de presse gouvernementale KCNA. Si les États-Unis parviennent à imposer leur contrôle sur le Venezuela, il s’agira d’un tournant majeur pour les équilibres mondiaux.
Comment Trump entend-il soumettre Caracas ?
C’est la première question alors que les États-Unis se sont aussitôt retirés sans imposer aucune occupation par leurs troupes. Donald Trump ne cesse pourtant d’affirmer que son pays est « aux commandes » à Caracas et que la vice-présidente, Delcy Rodriguez, nommée dirigeante par intérim par la Cour suprême vénézuélienne, est sommée de se plier aux diktats états-uniens. Avec l’objectif que les compagnies pétrolières états-uniennes, « les plus importantes au monde, (se rendent) sur place, (dépensent) des milliards de dollars, (réparent) les infrastructures gravement endommagées (…) et (commencent) à générer des revenus », selon le locataire de la Maison-Blanche.
La maîtrise du pétrole vénézuélien (17 % des réserves mondiales) pourrait permettre à Donald Trump d’entamer, dans un deuxième temps, une attaque contre l’Iran tout en réduisant la vulnérabilité états-unienne aux perturbations énergétiques dans le Golfe en cas de guerre. La mainmise sur les ressources caribéennes permettrait également aux États-Unis de contrôler les flux et les prix du baril et de consolider la place du dollar sur les marchés de l’énergie.
À Caracas, pourtant, la réalité est contrastée. Investie, Delcy Rodriguez a martelé que Nicolás Maduro demeurait « l’unique président du pays », exigeant sa « libération immédiate ». Caracas se sait sous pression et tente de construire un mouvement de solidarité internationale pour sortir du face-à-face avec Trump. Ce dernier joue sur la peur d’une seconde vague d’opérations militaires plus importantes pour que les dirigeants vénézuéliens acceptent ses conditions. Sans doute des bombardements par les airs et des actions ciblées de forces spéciales, plutôt qu’une invasion terrestre complexe en zone urbaine.
L’armée vénézuélienne compte 123 000 soldats actifs et 300 000 réservistes sans parler des milices bolivariennes, c’est-à-dire le peuple en armes pour défendre la patrie, selon la doctrine issue de la Révolution française. Depuis la prise de pouvoir par Hugo Chavez en 1999, l’armée a toujours compté en son sein une tendance populaire, démocratique et progressiste qui soutient le processus bolivarien, ce qui la distingue de ses analogues continentaux, où l’extrême droite est largement présente et disposée à renverser les pouvoirs de gauche.
Washington entend jouer sur les contradictions internes au sein de l’armée et du Parti socialiste unifié vénézuélien (PSUV, au pouvoir). L’objectif reste de mettre en place un gouvernement de transition sous tutelle qui accepte de privatiser des pans entiers de production au profit des États-Unis puis d’organiser des élections devant aboutir à la victoire de l’opposition.
Il est pour l’heure difficile de savoir si des dissensions internes sont susceptibles d’ouvrir des failles. Donald Trump pourrait également miser sur des mouvements de rue violents susceptibles de tourner au chaos pour renverser la situation et susciter une demande d’ordre. Le temps joue contre les États-Unis. L’opération, nécessairement coûteuse, peut permettre au pouvoir de se réorganiser et de se consolider avec l’appui de la population.
Pour l’heure, la droite vénézuélienne adopte une position attentiste alors que Donald Trump a écarté l’option de porter au pouvoir l’extrémiste María Corina Machado, par ailleurs prix Nobel de la paix, estimant qu’elle n’avait « pas le soutien ni le respect au sein de son pays ». « Les leaders de l’opposition reviendront lorsque les conditions de sécurité seront réunies », explique Estefania Parra, coordinatrice internationale de Volonté populaire, parti fondé par Leopoldo Lopez, l’une des figures de proue de l’opposition, en exil en Espagne depuis 2020 ; c’est-à-dire, lorsque les États-Unis sécuriseront le terrain.
L’administration Trump, elle, s’affiche sûre de son fait et s’accommode de l’intérim en place qu’elle entend tenir par la menace. « Nous restons en étroite coordination avec les autorités par intérim et les États-Unis vont continuer à dicter leurs décisions », a déclaré la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, pendant une conférence de presse tenue ce mercredi 7 janvier.
Vers un effet domino en Amérique latine ?
Outre le Venezuela, les pays les plus puissants et peuplés, comme le Mexique, le Brésil et la Colombie, sont toujours dirigés par la gauche. Malgré la diversité des expériences nationales, le maître mot reste la définition en toute souveraineté des politiques. Interrogé sur Fox News, Donald Trump a confirmé que l’attaque contre Caracas avait valeur de mise en garde pour tous ces pays.
Il dispose pour ce faire de relais dans le Cône sud. Le président d’extrême droite argentin, Javier Milei, est aux avant-postes et confirme travailler avec les dirigeants du Salvador, du Paraguay et du Honduras à un bloc pour affronter « le cancer du socialisme sous ses différentes formes, qu’il s’agisse du socialisme du XXIe siècle ou du wokisme ».
Après une décennie 2010 marquée par le retour du conservatisme sur le continent, dans le sillage de coups d’État judiciaires ou institutionnels, la gauche est parvenue à reprendre la main, comme c’est le cas au Brésil, mais l’opposition garde de puissants relais au sein du patronat ou parfois au sein des Congrès nationaux pour entraver les politiques progressistes. L’autre objectif : chasser la Chine de son prétendu « pré carré ».
En l’espace d’une décennie, la deuxième puissance mondiale est devenue le principal partenaire commercial de la plupart des pays du sous-continent. Contenir l’essor de Pékin, c’est la priver du pétrole vénézuélien mais aussi du lithium chilien, argentin et bolivien et de l’accès au canal de Panama.
A suivre
Extrait du Monde