Les outils intellectuels, et les exemples concrets dans l’histoire du mouvement ouvrier, et au-delà, ne manquent pourtant pas, pour penser un autre type de rapport à la technologie et développer des stratégies de résistance alors que nous entrons, déjà, dans le deuxième quart du XXIe siècle.

L’historien des sciences et techniques David Noble, rappelait dans son livre « Le Progrès sans le peuple »[1] que dès les débuts du capitalisme industriel, des résistances à l’introduction de nouvelles technologies. L’épisode le plus fameux, sinon le premier, fut celui de la « révolte luddite », entre 1811 et 1817[2]. En guerre contre la France (qui la soumet à un blocus) et avec les jeunes États-Unis, la Grande-Bretagne connaît une profonde crise économique, entraînant chômage et appauvrissement, le tout combiné à une augmentation dramatique des prix du blé. Face à cela, des révoltes ouvrières se produisent dans les centres industriels, et voient les ouvriers détruire les machines de différentes manufactures. La répression va aller grandissant, et la peine de mort pour bris de machine sera instaurée en 1813. Karl Marx décrira plusieurs décennies plus tard le mouvement et sa répression de la sorte : « La destruction de nombreuses machines dans les districts manufacturiers anglais pendant les quinze premières années du XIXe siècle, connue sous le nom du mouvement des Luddites, fournit au gouvernement antijacobin d’un Sidmouth, d’un Castlereagh et de leurs pareils, le prétexte de violences ultra-réactionnaires.
Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation »[3] Les causes du soulèvement sont multiples, que ce soit l’impact sur les conditions de travail, les salaires, l’autonomie des travailleurs, … Cette révolte luddite ne saurait donc être considérée comme un mouvement d’humeur face à l’introduction de nouvelles technologies, une réaction du passé face à l’avenir. Un argument encore souvent entendu de nos jours, tant dans les bouches du patronat que , malheureusement, de certains responsables politiques et syndicaux de gauche… L’historien marxiste Eric Hobsbawm pointait l’échec final du mouvement dans son incapacité à se lier à d’autres mouvements sociaux, plutôt qu’à l’inéluctabilité du « progrès » technique[4].
Les travaux de Lewis Mumford, un autre historien des sciences et techniques, permettent également de penser le rapport à la technique sous un autre angle que celui d’une idéalisation d’un progrès linéaire qu’il faudrait absolument embrasser de manière acritique. Dans Technique autoritaire et technique démocratique[5], il établit une distinction entre deux types de techniques, l’une « démocratique » , consubstantielle à l’espèce humaine, pouvant s’appuyer sur peu de ressources, aisément reproductible de manière autonome, décentralisée, face à une technique « autoritaire », dépendant d’une plus grande centralisation, sur l’extraction croissante de ressources, le processus d’aliénation entre utilisateur et outil, etc. Cette réflexion va influencer des penseurs comme Murray Bookchin, Jacques Ellul ou Herbert Marcuse.
La conception « écosocialiste » d’un penseur comme André Gorz[6] , faisant le lien entre démocratie autogestionnaire, décroissance et socialisme (habilement résumée dans cette phrase célèbre « Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. »[7]), pourrait peut-être utilement renforcer la réflexion des forces de gauche en Wallonie et à Bruxelles. Car on peut raisonnablement douter que l’utilisation et l’hypothétique détournement de technologies conçues dès le début comme antidémocratiques et surconsommatrices soient des voies possibles et réalistes pour l’émancipation humaine…
François D’Agostino.
https://www.contretemps.eu/revoltes-paysannes-millenarisme-et-anarchisme-dans-loeuvre-deric-hobsbawm/ consulté le 30/06/2025.
MUMFORD L., Technique autoritaire et technique démocratique, éd. La Lenteur, 2021.
Voir, e.a, GOLLAIN F., André Gorz. Pour une pensée de l’écosocialisme ,Neuvy-en-Champagne, 20214, ou MARTY C., Découvrir Gorz,Paris, 2025.
GORZ A. Leur écologie et la nôtre, cité dans GOLLAIN F., op.cit., p.57-63.
[1] MARX K., Le Capital. Critique de l’économie politique, Livre premier, tome deuxième, Paris, 1954, p. 110.
NOBLE D., Le Progrès sans le Peuple. Ce que les technologies font au travail, Marseille, 2016.
https://www.alternatives-economiques.fr/a-bas-mecaniques-luddisme-raisons/00099475, consulté le 28/06/2025.