
Licencier en masse des fonctionnaires, déréguler à tout va et sabrer dans les subventions publiques : une tribune dans le Wall Street Journal livre plus de détails sur le plan d’Elon Musk pour réduire drastiquement les dépenses publiques des États-Unis. La tribune est co-signée par l’homme d’affaires Vivek Ramaswamy, chargé avec le patron de Tesla et SpaceX, d’un nouveau service d’efficacité gouvernementale au sein de l’équipe Trump.
Nommer des hommes qui ont fait fortune dans le privé, des hérauts de la libre entreprise pour économiser dans le secteur public, l’idée tient-elle la route ? Quelles pourraient être les conséquences de leurs méthodes radicales ?
Des « Croisés » contre les bureaucrates
Elon Musk et Vivek Ramaswamy, qui ont fait campagne à coups de millions pour Donald Trump lors de l’élection présidentielle aux États-Unis, ont reçu la semaine dernière le mandat de diriger le « Department of Government Efficiency », en abrégé DOGE, un clin d’œil à une cryptomonnaie soutenue par Elon Musk.
Les deux milliardaires ont un plan pour réaliser des économies ambitieuses. Elon Musk avait lancé lors d’un meeting de Donald Trump en octobre, qu’il était capable d’économiser au moins 2000 milliards de dollars (« 2 trillions » en américain), soit près d’un tiers du budget total du gouvernement américain. Il chiffrait aussi à 100.000 le nombre d’emplois publics à faire passer à la trappe.
Voici à présent les détails de ce plan. La tribune du Wall Street Journal se présente comme une longue tirade, très dense, qui cite sans arrêt la Cour suprême. Une instance qui, c’est important à souligner, compte une majorité de juges conservateurs depuis le dernier mandat de Donald Trump.
Cette tribune démarre par une charge contre les « bureaucrates », ces fonctionnaires non élus qui s’arrogent, selon les auteurs, le droit de définir des règles. « Antidémocratique et antithétique », selon Elon Musk et Vivek Ramaswamy. Et cher aussi, ajoutent-ils.
À ce sujet, le professeur d’histoire à l’ULB Serge Jaumain remarque qu’Elon Musk n’est pas plus élu que les bureaucrates qu’il critique, et qu’à sa différence, les fonctionnaires ont dû passer un examen d’embauche et connaissent le monde de l’administration.
We’ll cut costs
En tant qu’entrepreneurs, les signataires de la tribune du Wall Street Journal vont donc mettre de l’ordre dans tout cela. Comme des bénévoles sans salaire, œuvrant hors du cadre du gouvernement. Une agence extérieure donc, et non un ministère classique : cela va permettre au duo de continuer à gérer leurs propres affaires.
Ils se décrivent sans complexe comme des « Croisés ». Des « consultants » en quelque sorte, mais des consultants qui ne produisent pas de paperasserie ni de lois. Des consultants qui ne sont pas non plus obligés de faire le détour par le Congrès. Ils se voient comme des dégraisseurs : « We’ll cut costs », « Nous couperons dans les dépenses », ce sont leurs mots.
Réduction drastique des règles et réglementations fédérales
Le programme Musk-Ramaswamy repose avant tout sur une réduction des règles et réglementations fédérales. Selon les deux entrepreneurs, de nombreuses règles n’ont aucun droit légal à l’existence car elles n’ont pas été explicitement approuvées par le Congrès, le parlement américain.
Pour eux, une grande partie des réglementations peuvent donc être suspendues « immédiatement ». Elon Musk et Vivek Ramaswamy fondent leur plan sur des décisions récentes de la Cour suprême des États-Unis.
En supprimant toutes ces règles, ils estiment pouvoir créer un climat économique favorable pour le pays. Pratiquement, ils comptent identifier les règles inutiles, les communiquer au président qui les mettra sur pause et entamera le processus pour les corriger ou les supprimer.
Dégraisser et licencier
Elon Musk et Vivek Ramaswamy veulent mener des audits de toutes les dépenses des agences fédérales en suspendant temporairement leurs financements, une autre façon de faire des économies. Ils citent l’information récente selon laquelle le département américain de la Défense a échoué à son audit annuel pour la septième année consécutive et le décrivent comme un exemple de « gaspillage, de fraude et d’abus auxquels presque tous les contribuables veulent mettre fin ».
Ils projettent également des réductions massives de personnel en fixant un minimum d’effectifs pour chaque département pour accomplir efficacement ses missions. Un minimum qui va devenir avec eux un maximum. Et ajoutent vouloir traiter avec « respect » ceux qui seraient licenciés, et dirigés « vers le secteur privé ». Des primes au départ et des retraites anticipées seront aussi proposées, mais sans plus de détails. En octobre, Elon Musk a suggéré que les fonctionnaires licenciés recevraient une indemnité de départ équivalant à deux ans de salaire.
Enfin, ils entendent revenir sur les possibilités de télétravail nées de la pandémie Covid, en espérant ouvertement que cette mesure suscite des départs volontaires.
Une vision néolibérale et reaganienne au carré

La vision d’Elon Musk fait réagir l’économiste Bruno Colmant : « C’est très proche de ce que Reagan avait voulu faire dans les années 80. Pour lui, le gouvernement n’est pas la solution, mais le problème ».
« En fait, ça part de l’idée qu’il y a ce qu’on appelle un ‘deep state’ aux États-Unis, c’est-à-dire en fait une armée occulte de fonctionnaires qui est contre la libéralisation républicaine, des démocrates qui paralysent le pays. C’est dire qu’il faut licencier des millions de fonctionnaires et laisser l’économie en liberté, déréguler, déréglementer », poursuit Bruno Colmant. « C’est l’état d’esprit de Trump aussi qui veut que l’esprit primaire de l’humain, l’esprit darwinien de l’humain, prévale sur toute autre forme d’autorité collective ».
Bruno Colmant : « C’est très proche de ce que Reagan a voulu faire »
« Aujourd’hui, on a Reagan au carré, on a un monde qui est bien plus hyper-capitaliste qu’il y a une quarantaine d’années. Chaque agent économique est seul par rapport à son destin. C’est une logique qui est purement protestante, qui vise à démanteler la collaboration entre les humains vu comme un frein à l’émergence du progrès, à l’innovation et surtout à l’enrichissement. »
Le monde selon Musk et Trump, est donc « hyper néolibéral », analyse Bruno Colmant, qui met la réussite personnelle au-dessus de la réussite collective, sans solidarité : en bref, cela revient à gérer l’Etat comme une entreprise. Avec des soins médicaux et l’éducation privatisée, sans accès pour les plus démunis.
La nouveauté, ajoute Bruno Colmant, c’est « qu’un Trump s’est affranchi ou prend des libertés par rapport à la loi ».
Un choc programmé
Les propos d’Elon Musk ne surprennent pas outre mesure Romuald Sciora, chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS : « C’est la confirmation de ce qui figure dans le projet 2025 » qui a servi de grandes lignes au programme de Donald Trump.
Mais leur mise en place va se traduire par un vrai choc pour les services publics : « Quand on sait déjà que plus de 30 millions d’Américains ne bénéficient d’aucuns soins de santé, on peut s’inquiéter. »
Elon Musk désigné par Donald Trump pour « dégraisser » l’administration, sans avoir besoin du feu vert du Sénat, par ailleurs à sa botte : le multimilliardaire semble avoir les pleins pouvoirs, et c’est le cas, souligne Romuald Sciora, tant que celui-ci reste dans la ligne du président : « Qu’on ne s’y trompe pas, les propos qui sont parus dans la presse ne sont pas uniquement ceux d’Elon Musk, ce sont ceux de l’administration Trump. Elon Musk est un homme libre et il n’aurait jamais accepté cette mission s’il n’avait pas carte blanche. Mais ses propos s’inscrivent dans la démarche. Trump 2024 n’a rien à voir avec Trump 2016. Aujourd’hui, Trump est devenu l’incarnation de la droite radicale associée à la droite religieuse la plus ultra. C’est devenu un idéologue. Il est entouré d’intellectuels dont son vice-président, qui ont donc un plan et un agenda très précis pour changer la face de l’Amérique, que cela soit au niveau fédéral, au niveau constitutionnel, mais aussi au niveau culturel. «
Les médias publics ciblés
Et d’ailleurs, Elon Musk et Vivek Ramaswamy lorgnent aussi sur « plus de 500 milliards de dollars de dépenses fédérales annuelles qui ne sont pas autorisées par le Congrès ou qui sont utilisées d’une manière que le Congrès n’a jamais prévue » sans citer toutes leurs cibles mais la radio et télévision publique CPB, Corporation for Public Broadcasting, et les plannings familiaux de Planned Parenthood, sont visés ainsi que d’autres « groupes progressistes ».
Ils visent aussi une diminution des subsides alloués aux organisations internationales. « Quel coup mortel au système multilatéral », commente Romuald Sciora.
Elon Musk et Vivek Ramaswamy envisagent de terminer leur mission pour le 4 juillet 2026, pour le 250ème anniversaire de la fondation des Etats-Unis : à cette date, distante d’un an et demi du début de leur mission seulement, ils pensent avoir réformé de façon structurelle les administrations pour ne plus avoir besoin d’un département de l’efficacité.
Par Jean-François Herbecq avec M. Baele
Extrait Info RTBF