Comment étaient les contacts avec les simples soldats allemands ?
Les deux premiers mois qui suivirent l’arrivée des troupes allemandes chez nous ne parurent pas si terribles pour la population. Chacun attendait le retour de certains membres de la famille qui se trouvaient encore dans le Midi de la France non occupée.

Le ravitaillement avec son système de rationnement n’était pas encore mis tout à fait au point. C’est avec plaisir que nous recevions parfois une bonne assiette de soupe aux macaroni dans laquelle se trouvaient de gros morceaux de bouilli. Cette soupe nous était offerte par de braves et souriants soldats allemands.
» Comme ils sont gentils, disaient les plus vieux. Ce ne sont plus les mêmes qu’en 1914. Oui répondaient d’autres car ils ont reçu l’ordre d’Hitler d’être bons avec la population belge. Attendez les jours pénibles sont encore à venir. » Ce sont ces derniers qui avaient raison.
Radio Londres on apprit bien vite les méfaits perpétrés par les nazis dans tous les pays qu’ils occupaient. Ils apparurent dès lors comme l’envahisseur qu’il faudra chasser de chez nous. Certes, il y avait de bons époux et de braves pères de famille chez eux qui furent arrachés à leur foyer et n’avaient pas demandé cela.
En 1940, il y avait une DCA allemande installée dans la prairie Denis située aux Grogères. Les gamins et les filles du quartier se rendaient auprès de ces soldats. Je n’ai jamais cru, que Walter, Léo, Siegfried, Helmut et les autres auraient pu être de vulgaires criminels comme l’étaient les SS et autres fanatiques de leur race. Malheureusement pour eux, ils furent comptés comme boches et payèrent plus tard avec les vrais criminels, les méfaits commis dans les divers pays occupés.
Des milliers tombèrent sur les champs de bataille comme beaucoup de Belges, Français, Russes, Polonais et autres sur les territoires qu’ils occupaient en Europe et en Afrique. Les vrais vainqueurs ont été les tenants de la haute finance capitaliste qui, d’un côté comme de l’autre, ont retiré des profits énormes de la production des armements.
Dans un premier temps, les servants de la DCA était donc considérés comme des copains. On recevait d’eux, de la soupe, du saucisson, des œufs,… Un jour, nous nous étions mis en file et nous reçûmes une tranche de pumpernickel* avec un cornichon. À ce moment, un des frères Mormans se faufila une deuxième fois dans le rang espérant une nouvelle ration. Mais il fut remarqué par Walter qui lui botta le derrière.
Les soldats qui ne connaissaient pas la valeur de notre argent nous envoyaient chercher des cigarettes au magasin l’Abeille. Il nous donnait 20 ou 50 francs pour un paquet qui ne coûtait que 3 francs 50 et ne réclamait pas la monnaie. Cela nous faisait une belle somme à mettre en poche. Hélas, Aimée, la Roussette de la rue du Foyer, constata le manège et le signala à son amoureux, Walter avec qui elle roucoulait sur le talus de la rue de la Paix. À partir de ce jour, les Allemands allèrent chercher leurs cigarettes eux-mêmes. De temps en temps, ils nous donnaient du chocolat mais c’était du belge et c’est alors qu’on se mit à chanter en parodiant une de leurs marches :
« Nous avons du très bon chocolat
que nous avons volé chez Kwatta »
Raymond Flaubert de la rue des Francs découpait des photos d’Hitler dans les journaux. Il en remettait une à chaque Allemand qu’il croisait croyant l’attendrir pour obtenir des rations supplémentaires mais cela ne prenait pas.
Ce garçon finit dans l’organisation Todt puis comme résistant de la dernière heure. À la Libération, il vint engueuler ma mère parce qu’elle n’avait pas mis de drapeau américain ni anglais avec les autres à sa fenêtre. Comme opportuniste on ne peut pas mieux faire !
*Le pumpernickel est un pain de seigle d’origine allemande. Préparé à partir de farine de seigle ou de grains de seigle ou d’une combinaison des deux, …
Roger Nicolas