Cuba face à la pandémie

Notre ami François D’Agostino faisait partie d’une délégation en visite à Cuba en février 2022. Nous continuons la publication de son témoignage.

C’est en mars 2020, comme dans de nombreux autres pays, que les premiers cas de COVID-19 sont détectés à Cuba. Rapidement, le système de santé cubain s’organise, afin de faire face. Les frontières sont fermées aux voyageurs, portant un coup sévère à l’industrie touristique, l’une des sources de revenus les plus importants du pays. La société va aussi rapidement se mobiliser, des Comités de Défense de la Révolution (CDR) en passant par les organisations de jeunes ou des femmes, afin d’organiser l’aide aux plus faibles ( aide aux personnes âgées, etc.). La première vague va être contenue efficacement, mais l’arrivée des variants successifs va mettre à rude épreuve le système de santé cubain. Toutefois, si on le compare à d’autres pays, que ce soit du sud ou du nord, et en considérant le blocus, le nombre de décès relativement bas (moins de 9000 au total en mai 2022[1]) justifient entièrement les évaluations positives faites par les experts internationaux. Mais comment l’expliquer ?

C’est probablement l’une des conséquences les plus visibles de la Révolution de 1959, l’une des conquêtes les plus spectaculaires du peuple cubain qui se manifeste dans cette résistance à la pandémie : sa politique en matière de santé. Une fois le pouvoir conquis, les révolutionnaires cubains vont lancer une profonde réforme en matière de santé publique, et garantir ainsi l’accès aux soins à l’ensemble de la population.  L’accent est mis sur la médecine préventive et la première ligne. De plus, la médecine et le rôle du personnel soignant sont profondément liés à la société, et dans une interaction permanente avec des organes comme les CDR qui s’occupent notamment de l’éducation à la santé ou aident à la mise en œuvre de campagnes de vaccination[2]. Cuba a notamment éradiqué des maladies comme la polio ou le paludisme dès les années 60 et a très tôt développé une grande expertise dans la recherche et la lutte contre de nombreuses épidémies : c’est l’ensemble de ces facteurs qui donne une bonne base pour comprendre la réponse cubaine au covid-19 et la rapidité avec laquelle le pays a réussi à mettre au point plusieurs vaccins.

Dans les années 80, une épidémie de méningite a frappé le pays. Les autorités du pays, sous l’impulsion de Fidel Castro, décident d’investir massivement dans la recherche de vaccins et la coordination du secteur. Un vaccin est développé en 5 ans BioCubaFarma , le groupe qui coordonne le secteur des biotechnologies, de la recherche pharmaceutique et médicale à Cuba est un des principaux organisateurs de la recherche scientifique du pays. Tel est le résultat de cette politique. 35.000 travailleurs sont occupés dans ce secteur. Depuis, la maladie a été éradiquée à Cuba, et les vaccins cubains sont demandés par d’autres pays de la région frappés par la même maladie.

La disparition du bloc socialiste en Europe a renforcé la nécessité de cette indépendance au niveau de la recherche. L’institut Finlay, l’un des éléments constitutifs du groupe BioCubaFarma a mis au point dans les années 90 un vaccin contre plusieurs maladies permettant d’immuniser, de manière sûre, les enfants en bas âge. Au cours des années 2000, le centre a augmenté ses capacités de recherche et développement ainsi que de commercialisation. Des synergies ont été créées avec l’Unicef, des pays africains,… Les scandales répétés des médicaments issus des grands complexes pharmaceutiques capitalistes  en Afrique ont poussé de nombreux pays à se tourner vers Cuba, qui ne fait pas du profit le moteur de son action dans le domaine pharmaceutique [3]. Lors de la présidence de Lula au Brésil, des accords de coopération Sud-Sud ont été passés, afin de contourner les difficultés imposées par le blocus en matière de capacités de production et de commercialisation : Cuba développait le principe actif, le Brésil le rendait opérationnel et cela a permis la distribution de millions de doses de vaccins en Afrique. De la même manière, des partenariats ont été passés avec des pays comme l’Algérie, le Vietnam, l’Iran,… Des coopérations existent avec de nombreuses universités européennes. Ce travail, ces investissements et ces coopérations étalées sur 30 ans ont permis de créer les conditions d’une recherche efficace pour un vaccin contre le Covid 19.

Dès mai 2020, le processus est lancé : tout le secteur est mobilisé : des différents projets, deux sortent rapidement du lot- Soberana, développé par l’Institut Finlay, spécialement destiné aux enfants, et Abdala. Tous deux sont des vaccins protéiques , basés sur des modèles connus depuis 25 ans. En août 2020, l’autorisation de tests sur êtres humains est accordée, et les essais ont continué de septembre à janvier 2021. Hors pandémie, un délai de 5 à 6 ans est généralement nécessaire pour ce type de recherche. L’exploit a été rendu possible grâce à la mobilisation et à la collaboration, plutôt qu’à la concurrence et la recherche du profit. En juillet 2021, la campagne de vaccination a pu commencer. La campagne est en parallèle pour les enfants et les adultes, afin d’anticiper les contagions. Là encore, on soulignera l’importance de la politique de santé publique vue comme un tout, avec, au cœur, la centralité de la société et du bien commun. Le vaccin n’est pas envisagé comme la solution ultime qui dispense du reste, mais comme une mesure centrale dans un plan plus large (masques, tests, etc.) ; Cuba connaît un très haut taux de vaccination, et n’a pas connu de mouvement anti vaccination …

Cuba pourrait contribuer encore plus au niveau mondial à la lutte contre pandémie et d’autres probables à venir, mais le blocus et le poids du complexe pharmaceutique capitaliste à l’échelle mondiale est un obstacle. Par exemple, les standards de productions sont calqués sur les standards des centres impérialistes, ce qui bloque des médicaments sûrs mais produits dans des pays comme Cuba sur certains marchés.

[1] https://www.worldometers.info/coronavirus/#countries

[1] Voir, e.a. FITZ (D.), Cuba : du Sida au Covid-19, dans Lava, n°13, Bruxelles, été 2020 ou en ligne https://lavamedia.be/fr/cuba-du-sida-au-covid-19/, consulté le 12/07/2022.

[1] https://www.monde-diplomatique.fr/2005/06/CHIPPAUX/12513

François D’Agostino

Historien et animateur à l’ACJJ


 

 

 

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