Le dernier soubresaut de Von Rundstedt (suite XCIV)

Résumé de l’épisode précédent: “ Van Brussel a été fait prisonnier. Lui et les autres prisonniers sont emmenés par les Allemands. Quel sort leur est-il réservé?”  

On conduisit le partisan dans la remise où les Américains et le chauffeur se trouvaient enfermés sous la garde de deux Allemands. La lueur tremblotante d’une bougie accentuait les creux de tous ces visages transformés par une journée fatale. Jean rassura le chauffeur. 

Au milieu de la nuit, on fit sortir tous les prisonniers et on leur ordonna de monter dans un camion américain abandonné à deux pas de la maison. 

Une file de chars s’avançait en direction de la Meuse. Le froid était très vif. Jean se plaça de son mieux entre deux fûts d’essence et se roula dans une couverture qu’il avait trouvée à l’entrée du camion. Mais il ne pensait pas à dormir. 

Le camion s’intercala dans une colonne montant, elle aussi, vers le front. Plus à l’arrière, les prisonniers auraient pu trouver l’occasion de s’évader ; aussi, les Allemands préféraient-ils les garder en pleine concentration de troupes. Le camion zigzaguait de façon inquiétante. Les hommes s’aperçurent qu’ils étaient aux mains d’un mauvais conducteur, si maladroit qu’il renversa un motocycliste. Une altercation s’ensuivit puis on fit appel aux Américains pour conduire le camion. 

Tous ces braves garçons refusèrent sous prétexte qu’ils n’avaient jamais tenu un volant. Les boches désignèrent le premier venu dans le nombre et le forcèrent à s’exécuter. On repartit mais en pleine côte, un arrêt brusque. C’était la panne. 

Protestations, cris, menaces, rien n’y fit : le moteur n’en voulait plus. Les véhicules précédents disparurent vers l’avant et les boches se virent obligés de tailler un passage dans les bois puis la queue de la colonne se remit en marche en contournant le camion immobilisé. 

Les prisonniers et leurs gardiens passèrent la nuit sous la bâche. Au matin, ils sortirent à demi-paralysés de froid et le ventre creux. Bien escortés, ils revinrent à pied au village. 

Pendant la nuit, Van Brussel s’était débarrassé de ses insignes compromettants et il s’appliquait à rester au milieu des Américains pour se confondre avec eux car il redoutait d’être reconnu comme partisan. Mais on ne s’intéressa pas plus à lui qu’aux autres prisonniers. D’ailleurs, les Allemands qui les avaient tracassés la veille étaient loin et ceux qui les remplaçaient n’étaient pas trop hargneux. 

Les prisonniers furent rassemblés dans un cabaret et on leur distribua du pain et du café ce qui les réconforta passablement. La journée se déroula sans trop d’anicroches mais on sentait bien que tout ne tournait pas rond chez les Allemands. Au loin, le canon grondait ; le sol vibrait sous les bombardements et un crépitement de mitrailleuses pointillait la sourde rumeur. 

Un char Tigre brûlait là-bas dans le pré. L’ennemi semblait se retirer en colonnes plus ou moins espacées. 

Dans l’après-midi, Van Brussel sortit dans la cour, derrière la maison. Un vrombissement lui fit lever la tête. Le ciel s’éclaircissait et un petit avion s’y baladait bien à l’aise. 

Une pétarade assourdissante jaillit tout à coup de la rue, en même temps que le partisan reconnaissait l’étoile blanche peinte sous une aile de l’appareil. Jean rentra satisfait, l’espoir renaissait. 

Les prisonniers, encadrés de nombreux Allemands, furent emmenés pour passer la seconde nuit dans les bois. Les Fritz redoutaient-ils quelque chose ? Ils distribuèrent à nos gens du pain et de couvertures. 

On parlait peu mais on pensait beaucoup… 24 décembre … nuit de Noël… Nuit étrange en vérité. Grelottant de froid, tous ces hommes : amis et ennemis, étaient tourmentés par la même anxiété. 

Qu’allait-il se passer ? Quelqu’un se mit à chanter… un Allemand ou un Américain ? On ne sait plus. Bientôt, sans s’en rendre compte, tous ces misérables unirent leurs voix en des langues différentes et dans une étonnante cacophonie. Chacun murmurait les airs de son pays… Chants de Noël, airs de Thuringe et du Texas, vieille chanson flamande et rengaine du paysan poméranien se mêlaient à une complainte du trappeur de l’Ohio. 

Petit à petit, les chanteurs se lassèrent. Ah ! si les hommes pouvaient se comprendre et toujours chanter ensemble plutôt que de s’entretuer ! Ne devine-t-on pas quelle puissance empêche tous les hommes d’unir leurs voix comme une poignée d’inconnus unirent les leurs un soir de Noël. 

Van Brussel luttait contre le sommeil. Ses pieds torturés par le froid lui causaient la plus vive inquiétude. Quand la cuisante morsure s’éteignait, il se déchaussait et se frottait vigoureusement les membres jusqu’à recouvrer la sensation du froid terrible. Le chauffeur, négligeant les conseils de son ami, s’était endormi. Jean le secoua sans ménagements mais en vain. Au matin, le malheureux avait les pieds à moitié gelés. 

Les Allemands avaient allumé un feu de bois. Les prisonniers reçurent leur part de café chaud et de sucre puis ils demandèrent l’autorisation d’allumer un autre brasier car il était impossible à tout le monde de se réchauffer à la ronde. Trente-quatre hommes : dix-huit Allemands, quatorze Américains et deux Belges grelottaient, les pieds dans la neige, sous les branches givrées. 

Sur la route, là tout près, un grondement s’amplifiait : des colonnes serrées se pressaient vers l’arrière. Soudainement alarmés, Les Allemands accompagnant les prisonniers se concertèrent. Un sifflement rauque, suivi d’une violente explosion, coupa le conciliabule. Une pluie de terre crépita alentour. Trente-quatre hommes s’étaient plaqués avec un ensemble parfait dans la neige grumeleuse. 

Et la danse commença : l’artillerie déchaînée martela sans répit les environs immédiats. Prisonniers et gardiens mêlés en un pitoyable troupeau harcelé, s’éloignèrent en rampant, fuyant la route encadrée de salves meurtrières. Les obus pleuvaient à droite et à gauche, piquant leurs entonnoirs sans les fossés et dans le bois. Des branches et des effets d’équipement s’accrochaient aux versants de ces larges trous coniques … quelquefois aussi un homme roulé en boule ou les bras étendus … Des avions apparurent au-dessus de ce décor infernal. Ils tournoyaient un instant là-haut puis à leur tour entraient dans la danse, ajoutant eu massacre, … 

Ils méritaient bien leurs noms, ceux-là … « Mustang » (pur-sang) qui rasaient le sol si bas, si bas qu’ils semblaient sauter les haies. Lightning (éclair), bête monstrueuse à deux corps, terreur des Allemands. Thunderbolt (la foudre) plus redoutable que la foudre mais on ne lui avait pas trouvé d’autre nom. 

La terre tremblait, les hommes tremblaient, les machines régnaient, sans souci des marionnettes gigotant alentour. 

Dans cet enfer débordant, des hommes rampaient … Tout au fond d’un ravin, ils se crurent sauvés. La route était en feu, loin derrière eux mais vers l’avant, un horrible moulin de crécelles meurtrières leur ôtait tout espoir. 

Un Allemand collé contre Jean dépliait une carte. Le partisan demanda : « D’où tirent-ils ? » 

Avec un geste de découragement, l’Allemand dit tout bas en pointant du doigt un dessin concentrique : « De là …, de là …, de là … » 

Puis désignant le ciel ; « Et de là ! » 

La chose était significative : toute la région était cernée par les Américains. Les Allemands s’en rendaient bien compte. Le voisin de Van Brussel continua en se forçant à sourire : « Bientôt, c’est nous qui serons vos prisonniers. » 

Trois quarts d’heure s’écoulèrent puis le bombardement et la canonnade s’espacèrent pour se porter plus loin vers la gauche. 

Mais en avant, le tir moins bruyant n’en était pas moins effrayant et dangereux. L’infanterie américaine progressait en dardant devant elle ses gerbes protectrices. 

Dans le bois, quelques Allemands tendirent à leurs prisonniers leurs mouchoirs bancs en leur faisant comprendre par gestes qu’ils leur confiaient le soin de la reddition. 

Le tir se rapprochait, les balles sifflaient, hachant de menues branchettes. Les tireurs se trouvaient-ils à cent mètres ou à six cents ? Un ou deux hommes levèrent les bras en agitant les mouchoirs. Signaux sans effets ! Et pourtant, les amis étaient là, tout près ! 

Un grand diable au teint basané, voulant hâter le dénouement, se souleva sur les coudes puis se mit à genoux. Un coup de feu claqua, si près qu’on aurait dû voir le tireur. Le géant s’aplatit dans la neige ; la balle lui avait sifflé à dix pouces de l’oreille. 

Les Américains se mirent à crier cependant que les mouchoirs brandis à bout de bras s’agitaient de plus belle. Les clameurs eurent le don d’apaiser la débauche de mitraille. 

Quelqu’un se dressa et se recoucha prudemment à plusieurs reprises. L’émotion était à son comble. 

Enfin, une voix autoritaire s’éleva, face aux égarés. C’était la voix d’un ami car les prisonniers vêtus de kaki se levèrent spontanément en criant de plaisir. Mais un ordre jaillit de nouveau. Mains en l’air, les Américains s’avancèrent. Timidement, les Allemands se levèrent et les imitèrent. 

Van Brussel marchait comme dans un rêve. Son compagnon se traînait péniblement à cause de ses pieds. 

Était-ce fini, cette fois ? 

Pas encore ! Les deux amis, dépourvus de papiers, se voyaient prisonniers de leurs libérateurs. Ceux-ci avaient mille raisons d’être méfiants. 

Ils emmenèrent des deux Belges à Liège. Bien traités, les rescapés durent attendre qu’un échange de communications entre les Américains et l’Etat-Major des partisans fit la lumière sur leur cas ce qui leur valut un empressement respectueux de la part des alliés. 

Les autres chefs de l’A.B.P. croyaient que Van Brussel avait trouvé la mort dans la tourmente. Seule la femme de Jean ignorait la présence de son mari dans les Ardennes au moment où s’y déroulait le plus sombre drame et nul n’avait osé lui dire la vérité. 

Les partisans ont parfois des faiblesses … 

Laisser un commentaire