VdH : La naissance, l’apogée et l’essoufflement des Gilets jaunes ont jalonné l’actualité durant un an et demi et permis de mettre en lumière des revendications populaires. Qu’en reste-il aujourd’hui ? L’expérience peut-elle constituer un terreau fertile à la reprise en main du Politique par le peuple ?

M. P.-C. : Les Gilets jaunes n’ont pas disparu. Nous sommes toujours en contact avec certains. Mais ils ont été tellement malmenés, mutilés par les LBD40, ces armes de guerre, que la peur s’est installée. Emmanuel Macron s’est livré, en plus, à de la manipulation de haut vol avec son Grand débat. Le peuple français est en lutte depuis l’avènement de ce président, sans interruption. Les Gilets jaunes ont déclenché un moment de panique dans les beaux quartiers. Nous en avons eu la confirmation lors de nos observations auprès des Gilets jaunes quand ils pouvaient encore manifester à proximité des lieux du pouvoir. Personne ne s’attendait à cela le 17 novembre 2018. Michel et moi, nous avons été surpris également. Malheureusement les manifestants ont été massivement diabolisés par les médias dominants, mais aussi par des militants de gauche, peut-être parce que les Gilets jaunes revendiquant leur autonomie rejetaient les corps intermédiaires que sont les syndicats et les partis politiques. Dommage pour tout le monde, car la convergence des luttes dans le respect mutuel des différentes sensibilités aurait été le meilleur signal à donner à une oligarchie de plus en plus prédatrice.
VdH : Quand vous évoquez ce « monde de la contestation sociale » qui ne les soutenait pas, vous pensez aux syndicats, à certains partis ?
M. P.-C. : Oui. Les partis de gauche et les syndicats auraient dû protéger ce mouvement, être beaucoup plus présents à leurs côtés. Il n’est plus possible que les partis traditionnels continuent à manifester de Nation à Bastille ! Il faut aller au plus près des gens de pouvoir, dans les beaux quartiers et de façon non violente bien sûr. La violence est du côté des riches. Lorsqu’il y a des débordements dans les défilés, cela se retourne toujours contre les manifestants, qui n’y ont donc pas du tout intérêt.
VdH : Dans une interview à L’Humanité en janvier dernier, vous avez déclaré : « Tout est détruit, selon un ordre très précis imposé par les plus riches. » On songe par exemple au démantèlement méticuleux des services publics et aussi, dernièrement, à la réforme du système de retraites. Cette réforme est seulement « suspendue » en raison de la crise sanitaire, non des manifestations massives et des grèves hivernales ! Alors que le changement profond par les urnes paraît compromis, la rue a-t-elle également perdu de son pouvoir d’influence ?
M. P.-C. : Il faut cumuler le pouvoir des urnes et celui de la rue. Ils ne s’opposent pas. Je me souviens, au CNRS, de ces débats interminables qui opposaient le quantitatif au qualitatif, la sociologie à l’économie ou la science politique, etc. Tout était toujours découpé en tranches de saucisson, dont chacune devait avoir ses propres réseaux de pouvoir, ses propres intérêts. Nous, nous avons toujours été intéressés par le saucisson dans son intégralité ! C’est la raison pour laquelle nous raisonnons en termes de classes sociales et de rapports antagoniques, selon un modèle marxiste et bourdieusien. Rien ne s’oppose s’agissant des moyens de la lutte : il faut donc à la fois être dans la rue, faire de la désobéissance civile, se battre en faveur du vote blanc, faire des actions fortes dans les beaux quartiers, bref, multiplier les interventions de toutes sortes.
« Les très riches – et ce jusqu’à la fin de leurs jours – ne seront jamais malmenés par le travail de « deuil » de toute personne qui comprend que, sans argent, elle ne pourra jamais avoir ce qu’elle désire »
VdH : Et quid du contexte ? La crise du covid-19 peut-elle, par exemple, devenir une chance de penser un monde nouveau solidaire et écologique ? À moins que le capitalisme mondialisé n’en ressorte renforcé …

M.P.-C. : Tout dépendra de nous ! Nous sommes seuls responsables de la réponse à cette question. Ce qui se prépare est la « stratégie du choc », c’est-à-dire l’aggravation, à la rentrée, de la situation sociale (augmentation massive du nombre de chômeurs, blanchiment dans l’économie réelle des milliards issus de la spéculation conduisant à une crise financière…) et, dans le même temps, l’adoption de lois répressives. Si le peuple se divise et n’apparaît pas à la hauteur de la situation, la réaction des classes dirigeantes sera terrible pour les plus pauvres, les plus âgés, les plus malades, les plus handicapés… Notre responsabilité est immense. Il faut alerter, par exemple par la désobéissance civile. Ce n’est pas toujours facile. Il faut bien du courage pour rentrer dans une mairie et décrocher le portrait du président… Mais tout peut être utile pour faire bouger les lignes. On peut aussi impliquer les médias dans ce type d’action, comme l’avaient fait les intermittents du spectacle au cours d’un journal de David Pujadas il y a quelques années. J’ai bien d’autres illustrations… Ici, dans le secteur de Bourg-la-Reine, des électriciens ont coupé le courant pendant quelques minutes pour protester contre la réforme des retraites cet hiver. À la même période, le groupe Extinction Rebellion a envahi les locaux de Black Rock, tandis que Greenpeace et les Amis de la Terre participaient à une opération « tous couchés » sur l’esplanade de la Défense, bloquant pendant toute une journée le ministère de la Transition écologique, les sièges de grandes entreprises liées aux hydrocarbures…
VdH : Avec Michel Pinçon, vous avez consacré l’essentiel de votre œuvre universitaire à étudier l’habitus des classes privilégiées, révélant les stratégies par lesquelles les grandes familles bourgeoises préservent leurs intérêts et peuvent jouer la carte de la reproduction sociale. Mais l’argent et l’influence font-ils le bonheur de ces grandes familles… ? D’après les sociologues que vous êtes, vivent-elles heureuses ?
M. P.-C. : Oui. Profondément. Sans mauvais conscience. Sans culpabilité. C’est un des apports importants de notre travail. Quand vous naissez à Neuilly, vous êtes construit dans un univers résidentiel spécifique, entouré de gens qui vous ressemblent, où il y a de l’espace. L’habitus de classe va vous structurer jusqu’à la conformation de votre corps, puisque le corps des dominants (travaillé, fin, redressé, bien habillé…) est profondément différent du corps des dominés. Ce qui n’est qu’un arbitraire de classe doit alors être en effet masqué pour être transformé en qualité naturelle, innée, afin que le darwinisme social fonctionne… Cela permet de passer de la violence économique à la violence symbolique. Avec cette dernière, ce sont les dominés qui en viennent à se dire qu’avec un tel maintien, une telle élégance, une telle formation intellectuelle, il est bien normal que ces gens-là nous dirigent. Cette violence symbolique est l’un des apports extraordinaires de Bourdieu.
« La violence est du côté des riches. Lorsqu’il y a des débordements dans les défilés, cela se retourne toujours contre les manifestants, qui n’y ont donc pas du tout intérêt »

Michel et moi, nous sommes actuellement en train d’écrire nos mémoires de sociologues, qui devraient paraître l’année prochaine. En y travaillant, on se rend compte à quel point il fallait être dans l’immersion de type ethnologique ou anthropologique pour arriver à comprendre le fonctionnement de la haute bourgeoisie. Premièrement, vous avez un habitus de classe construit en toute conscience de façon assumée et formalisée. Cet habitus de classe va pouvoir, ensuite, s’épanouir dans des conditions qui seront toujours en adéquation avec lui. Les très riches – et ce jusqu’à la fin de leurs jours – ne seront jamais malmenés par le travail de « deuil » de toute personne qui comprend que, sans argent, elle ne pourra jamais avoir ce qu’elle désire. J’irai encore plus loin : ce qui nous a rendus amers, c’est que le communisme nous l’avons effectivement rencontré… là-haut, chez « eux ». C’est-à-dire le partage, la solidarité, mais une solidarité de type communautariste, basée exclusivement sur la naissance. C’est un microcosme qui fonctionne dans le don et le contre-don, un petit monde qui s’accapare toutes les richesses, sans ruissellement aucun en direction des classes moyennes et populaires.
VdH : Comment en êtes-vous venue à cette spécialisation, l’étude sociologique de la haute bourgeoisie, qui a finalement fait votre renommée ?
M.P.-C. : Au début de notre carrière, nous étions deux chercheurs sans visibilité. C’est notre colère qui nous a donné une énergie salvatrice. Nous étions spécialisés en sociologie urbaine avant d’entrer au CNRS. Nous avions déjà été étonnés à l’époque de voir que tous les crédits de recherche étaient orientés vers l’étude des plus pauvres, des cités défavorisées. En revanche, il n’y avait jamais la possibilité financière d’enquêter sur les beaux quartiers ! Donc, comme tous les autres chercheurs, nous avons d’abord travaillé sur la question des HLM. Une fois arrivés au CNRS, nous étions censés, par notre statut, être libres et ne plus dépendre de l’argent.
En 1986, alors que le système néolibéral commençait à structurer le CNRS, même avec la complicité des chercheurs (y compris les plus à gauche !), nous nous sommes mis un peu en marge pour travailler chez nous, dans notre nouvelle maison. Nous avons décidé de mener des recherches sur ceux et celles qui sont à l’origine des inégalités abyssales dont on nous demandait de panser les plaies. Nous avons aussi décidé de travailler ensemble, en couple. Nous savons bien que, nous qui écrivons en ce moment nos mémoires de sociologues, nous ne sommes que des chercheurs qui ont mis en œuvre sur la grande bourgeoisie le système théorique de la domination de Bourdieu, articulé à la théorie de l’exploitation de Marx. Sans jamais inventer le moindre concept, nous avons été profondément heureux de partager cette aventure au sommet de l’espace social. En 34 ans d’investigation sur ce milieu, notre objet a explosé en plein vol avec le passage d’un capitalisme industriel et paternaliste au néolibéralisme avec la financiarisation généralisée de tous les secteurs de l’activité économique et sociale. Je ne sais pas si beaucoup de sociologues ont pu vivre une aventure aussi extraordinaire que celle à laquelle nous avons été confrontés.
VdH : Si vous deviez vous décrire en une phrase, que diriez-vous ?
M.P.-C. : Nous sommes un duo de choc, inscrit dans le sport de la sociologie (en référence au titre du film documentaire de Pierre Carles sur Bourdieu La sociologie est un sport de combat) !
Entretien réalisé à Bourg-la-Reine le 19 août 2020.
Propos recueillis par Ella Micheletti.