Le régime social-paternaliste d’Alexandre Lukachenko (suite)

La Russie maître du jeu, l’héritage soviétique

Dans cette épreuve, et contrairement à celle de l’Ukraine en 2013-14 lors du soulèvement de « Maïdan », le Kremlin reste maître du jeu. Le Belarus lui est dépendant et géographiquement très proche, plus intégré que la diversité ukrainienne au « monde russe » au sens linguistique et culturel. D’ailleurs, les références au « Maïdan » sont rares au Belarus, où l’on a eu le temps de voir et de méditer les effets du chaos ukrainien. Contrairement à l’Ukraine occidentale, du reste, il n’y a pas au Belarus – pas pour l’instant – de mouvement porté à l’hostilité voire à la haine de la Russie, bien au contraire. Entre le Maïdan et l’actuelle rébellion belarusse, il y a plusieurs différences : le Maïdan de 2013-14 a opposé des forces libérales pro-occidentales et nationalistes de l’Ouest ukraïnophones à l’Ukraine russophone de l’Est et du Sud et à la Crimée à 60% peuplée de Russes. Cette autre partie de l’Ukraine était représentée par un président régulièrement élu, et les partis des régions et communiste très majoritaires à, l’Est. Les représentants officiels des Etats-Unis et de l’Union Européenne étaient partie prenante du coup d’état qui, avec le concours décisif de commandos néonazis, a pu renverser le régime. Rien de tout cela, ni la division du pays, idéologique et linguistique, ni l’intervention directe des puissances occidentales n’ont lieu au Belarus. Par ailleurs, ce pays fait partie de l’ « état uni » avec la Fédération de Russie, en alliance militaire, même si Lukachenko a plusieurs fois assuré qu’à la différence des Ukrainiens il ne céderait « pas un pouce de la terre belarusse ».

Les traditions soviétiques y sont plus profondément enracinées, scellées par la lutte de la « république des partisans » contre l’occupant nazi. Le Belarus avait certes lui aussi comporté un mouvement nationaliste antisoviétique et un pouvoir local « collabo », dont les héritiers sont présents, quoique nullement majoritaires, au sein de l’actuelle opposition, mais il ne s’agissait pas de la défection de provinces entières, comme ce fut le cas de la Galicie orientale en Ukraine, sans parler des pays baltes voisins. Les troupes auxiliaires des nazis, baltes et ukrainiennes, avaient d’ailleurs pris une part active au massacre des paysans biélorusses par incendies de leurs villages. Après la guerre, la Biélorussie bénéficia des attentions particulières du pouvoir soviétique dans la reconstruction, comme en témoigne la renaissance de Minsk. Entre 1965 et 1980, la direction communiste de Piotr Macherov déploya en faveur de la modernisation du pays des efforts dont la réalité est de nos jours encore largement reconnue. C’est sur cette base que le Belarus indépendant a pu connaître une « transition vers le Marché » moins douloureuse que la Russie ou que l’Ukraine, et ce, malgré les effets désastreux de la catastrophe de Tchernobyl dans le sud du pays.

La dislocation de l’URSS s’est décidée en territoire biélorusse, dans la forêt de Biéloviej le 8 août 1991, mais la population avait voté massivement pour le maintien (et la réforme) de l’Union, lors du référendum du 17 mars 1991. La voie séparatiste et ultralibérale choisie, à la faveur du chaos de la « katasrtoïka », par la direction russe sous Eltsine a été refusée par le peuple du Belarus, précisément en élisant Lukachenko à la présidence en 1994. La voie de « l’état social » a été massivement soutenue. Mais elle s’est récemment dégradée, en raison de la crise économique, des sanctions occidentales, de la pandémie du coronavirus et de sa gestion hasardeuse. Ce sont malheureusement des acquis sociaux précieux et uniques en Europe qui risquent d’être perdus dans un tel contexte, à fortiori si le choix « européen », c’est-à-dire libéral, devait se préciser. Or, si les opposants n’exposent pas de programme clair, certains de leurs partisans ont déjà fait entendre leur exaspération à l’égard du secteur nationalisé, et du fait que le « secteur privé » serait entravé dans son essor et lourdement taxé.

On apprend par exemple que plus de 300 PDG de sociétés et investisseurs dans le secteur informatique ont signé une lettre demandant une nouvelle élection, l’arrêt des violences, la libération des prisonniers politiques, l’accès à l’information et menacent de quitter le pays sinon. Ce secteur représente une part importante de l’économie biélorusse. Mikita Mikado, entrepreneur millionnaire dans le secteur informatique, propose de fournir un soutien financier à la police ou aux militaires qui craignent de manquer d’argent s’ils décident de démissionner. (1)

Le tournant d’août 2020

Les élections présidentielles du 9 août 2020 constituent sans doute un tournant historique pour ce pays et toute la région est-européenne. Alexandre Loukachenko est probablement loin d’avoir gagné à 80% des suffrages exprimés. Sa rivale improvisée Svetlana Tikhanovskaïa a obtenu davantage que les quelque 10% qui lui ont été officiellement reconnus. De toute façon, aucune procédure de vérification indépendante du scrutin n’a été permise. D’où la révolte qui, dès le lendemain, a entraîné des dizaines de milliers de citoyens, jeunes surtout, exigeant le départ du président. Et qui s’étend à de larges couches de la société.

Comme toute « révolution colorée », ce mouvement a été et sera vraisemblablement encouragé et sa technologie mise au point par des fondations américaines et européennes intéressées au « changement de régime ». Mais on doit constater que ces manipulations n’avaient pas ébranlé le Belarus lors de précédents scrutins. Les oppositions traditionnelles, nationalistes et pro-occidentales, n’avaient réussi à entraîner que quelques milliers de contestataires, dans un pays de dix millions d’habitants. Cette fois, au 15 août, on peut dire que c’est par centaines de milliers, voire par millions que se comptent les protestataires, provenant des milieux ouvriers autant qu’intellectuels et de « classes moyennes ».

 Les élections falsifiées et la répression ont suffi, en quelques heures, à ruiner la réputation de Loukachenko la population, y compris celle qui lui faisait précédemment confiance. Une frange de la classe ouvrière des grandes usines s’est ralliée au soulèvement, ce qui entame la base sociale du président et menace l’économie du pays. Plus rien ne sera comme avant. Un scénario sanglant de type « Tien an Men » n’est pas exclu. L’ouverture d’un dialogue en vue d’un compromis est souhaitable quoique peu probable. Une démission de Loukachenko et le transfert du pouvoir à l’opposition (à qui ?) offrirait à ses soutiens euro-américains l’occasion d’une nouvelle percée vers l’Est, aux frontières de la Russie, que Moscou ne pourrait accepter, une intervention militaire serait probable, dans la logique du projet poutinien d’intégration du Belarus à la grande Russie. Au risque d’une guerre avec la « république des partisans ». La Russie, par contre, poussera Loukachenko vers la sortie et cherchera à mettre en place un pouvoir (un président) qui lui soit soumis.

Une période de déstabilisation s’ouvre donc dans cette région centrale de l’Europe, à la frontière entre le bloc Union Européenne-OTAN et la Fédération de Russie.

Jean-Marie Chauvier

14 août 2020

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