Comme on se retrouve (1 ère partie)

Ici se place une aventure ou plutôt deux aventures ayant entre elles quelque relation.
La première. Deux commandants, les frères Désiré et René V … revenaient d’une mission dans le Centre. Désiré avait introduit entre le tissu et la banane de son pantalon un pli adressé par le commandant du Centre au commandant de la province de Luxembourg. Pour monter la rude cote de Sart-Pont près de Bertrix, les deux hommes avaient mis pied à terre et poussaient leurs vélos lourdement chargés.
Peu avant d’arriver au sommet de la rampe, les deux partisans furent désagréablement surpris. Une auto de la Gestapo les dépassa puis s’arrêta cent mètres plus en avant. Deux occupants : un officier bedonnant et un jeune interprète, vingt ans à peine, en descendirent et couchèrent en joue les patriotes harassés. Deux autres boches restèrent de garde dans la voiture.
« Halte ! Papiers ? Où allez-vous ? … »
Nos amis subirent une fouille minutieuse. Pas d’armes … Rien de compromettant aux yeux des Allemands. Les P.A. croyaient avoir le chemin libre quand l’interprète proposa à l’officier de les embarquer dans l’auto.
Les deux frères se regardèrent … et se comprirent. Ils appréhendaient un passage à La Kommandantur ou au bureau de la Gestapo car une vérification plus sérieuse de leurs papiers en aurait dévoilé la falsification. Ils étaient bien décidés à jouer le tout pour le tout, à risquer leur vie sur le champ en sautant sur les boches quand l’interprète se remit à fouiller dans le sac de l’aîné des deux frères.
Cinq paires de chaussures qui s’y trouvaient serrées l’intriguèrent au plus haut point. Ces souliers étaient destinés aux prisonniers russes évadés dans l’A.B.P. La brute reprit l’interrogatoire : « Qu’allez-vous faire de toutes ces chaussures ? Les échanger contre du beurre ou du lard. Les fermiers sont toujours très friands de ce genre de marché. »
Le gestapiste, pillard et escroc comme tous ses semblables, proposa avec un clin d’œil : « Si vous voulez m’en laisser une paire, j’arrange l’affaire. »
Flairant un piège et ne voulant pas paraître inquiet, le commandant V … refusa : « Jamais de la vie ! Nous n’avons rien à craindre. Faites ce que vous voulez, mais nous n’abandonnons pas ces chaussures. Nous avons assez de misère comme cela. Les cochons d’Anglais ont bombardé notre maison à Haine-Saint-Pierre et ça suffit. »
Le bandit convaincu de la bonne foi de nos hommes mais désireux de s’approprier à bon prix une paire de souliers ouvrit son portefeuille et en retira deux billets de cent francs qu’il tendit à Désiré : « Tenez et filez ».
L’ordre était sévère, prévenant toute discussion. Les deux frères délestés de leur plus bel échantillon n’eurent rien d’autre à faire qu’à poursuivre leur route… En vérité, ils s’en tiraient à bon compte mais ils ne pardonnaient pas aux soudards l’humiliation qu’ils venaient de subir. A quelques cent mètres de là, René, tremblant de rage contenue gronda sourdement : « Frère, si jamais un de ceux-là me tombe sous la main, je t’assure que je ne lui ferai point grâce ! »
Prochainement la suite.