Le fameux sauf-conduit

Les partisans poussaient leurs investigations jusqu’au fond de l’antre de leurs ennemis. Se conformant aux instructions du Commandant national, un téméraire s’était engagé comme employé au Centre rexiste de propagande pour le recrutement de la Légion-Wallonie. Ce brave récolta de précieux renseignements et put rendre bien d’autres services encore. Par exemple, il procura à Baligand une carte bien en règle avec signatures et timbres authentiques et conférant au porteur le titre de propagandiste-recruteur. C’était le comble !
Mais pour un homme qui, comme Baligand, devait se déplacer fréquemment et dans tout le pays, ce papier, en cas de rencontre désagréable, valait plus que toutes les cartes de travail du monde. La petite histoire suivante nous en donne une idée. Elle paraîtra peut-être fantaisiste mais elle est rigoureusement exacte.
Un après-midi de juin 1944 …
Pour répondre à une action menée à bien par les hommes de l’armée secrète, les rexistes avaient décidé d’effectuer une série de représailles. Après avoir cerné un petit village des environs de Ciney, les bandits se mirent à l’œuvre. Ils avaient déjà incendié plusieurs habitations et dynamité la maison communale. Les villageois se terraient prudemment. Ceux qui n’avaient pas été pris dans l’encerclement fuyaient dare-dare loin du village menacé.
Par hasard, Baligand, en tournée d’inspection, se trouvait dans les environs. Le moment était critique mais notre homme ne se sentait pas le moins du monde en danger. Fort du sauf-conduit qu’il avait en poche, il se dit qu’en restant sur pace, il pourrait peut-être recueillir quelque indice ou renseignement intéressant. Alors avec un aplomb sans pareil, il s’approcha du premier trio de factionnaires.
« « Halte ! Vos papiers ! »
Le partisan exhiba la fameuse carte au pouvoir magique. A cette vue, le rexiste demeura bouche-bée puis risqua timidement :
« Ah ! Vous êtes du parti…
– Naturellement.
– Vous travaillez à l’organisation ?
– Vous le voyez bien ! »
C’était la triste vérité, seulement l’emboché avait omis de préciser de quel parti il s’agissait. L’imbécile se confondit en excuses et Baligand passa, très digne.
Notre ami fut arrêté plus de dix fois avant d’atteindre le centre du village. Mais il avait en poche une carte d’identité devant laquelle on ne discutait pas et, chaque fois, la vérification se terminait par un salut respectueux et empressé.
Jamais, homme ne se sentit intérieurement plus joyeux. Cela s’appelait rouler proprement ses adversaires, les rexistes faisant des courbettes à celui dont la capture leur aurait rapporté la valeur de son pesant d’or.
En arrivant sur la place, Baligand tressaillit. Il venait de reconnaître en la personne de deux otages arrêtés, deux camarades qui n’avaient pu éviter le coup de filet. Sans papiers, les deux hommes étaient en vilaine posture et l’on pouvait augurer du sort qui les attendait car la racaille déchaînée écumait de rage.
Le partisan adressa à ses compagnons un clin d’œil discret et malicieux puis leur ordonna : « Venez avec moi ! »
Cela fut dit avec une telle autorité que les gardes rexistes accompagnèrent les trois hommes auprès de l’officier commandant le détachement de lansquenets dégradés. Le soudard protesta pour la forme : « Ils n’ont pas de papiers… ».
« Ces deux hommes sont mes auxiliaires. Je leur conseille moi-même de ne pas se munir de pièces d’identité car les routes des Ardennes ne sont pas sûres … on peut y faire de mauvaises rencontres.
« Oh ! Nous le savons, les terroristes pullulent dans la région.
– Heureusement, j’ai pensé à tout. »
Se tournant vers ses camarades, Baligand ajouta sévèrement : « Il s’agit de nous dépêcher ! Nous devons être à Rochefort à 7 h 30, 8 h au plus tard ! »
Puis il regarda l’officier. Un claquement de talons, un salut mécanique à la mode allemande et les trois hommes se retirèrent tranquillement laissant les rexistes à leur orgie de base et stupide vengeance.
Inutile de préciser que les deux rescapés regagnèrent rapidement leur camp et nous devons reconnaître que nous ne savons pas si leur chef se rendit à Rochefort ce jour-là.
Prochain épisode : « Fournitures d’armes ».