L’armée belge des partisans armés (suite LXIII)

Un autre déraillement très mouvementé et semé d’imprévus

Un peu plus mouvementée et semée d’imprévus fut l‘opération analogue réalisée en plein air cette fois le 23 mars entre Bois de Breux et Chênée.

Depuis cinq jours déjà, la 6 -ème compagnie du Corps 013 de Liège préparait l’action en se basant sur les renseignements fournis par un agent des chemins de fer. Au jour fixé, une dizaine de P.A. réunis chez un camarade attendaient ans une extrême tension d’esprit.

Un clic et … la vieille horloge égrena sept coups. C’était l’heure. Tout le monde présent ? Oui. Le commandant répartit ses hommes en deux groupes et leur dicta ses ultimes recommandations. On vérifia les révolvers et la première équipe s’en alla pour gagner, après un long détour, le courbe du chemin de fer en direction de Chênée.

Un léger pincement aiguillonna le cœur de ceux qui restaient : cette fois, la partie était engagée. A la tombée du jour, les hommes de la deuxième équipe prirent séparément le chemin du passage à niveau proche de la gare de Bois de Breux. Ils avaient pour mission d’y arrêter un train de charbon, d’n faire descendre le personnel et de lancer ensuite la rame vers la courbe où leurs camarades auraient déboulonné un rail.

Sur le parcours, les P.A. se tenaient discrètement sur la défensive ; toutes les voitures rencontrées leur paraissaient suspectes. Il faisait beau temps, déjà le printemps. Prenant le frais sur le seuil de leurs demeures quelques personnes regardaient curieusement les promeneurs attardés. Pour faire bonne contenance, les partisans fumaient cigarette sur cigarette.

Esneux se trouve en-dessous de Liège

Encore un tournant de rue puis les hommes virent, là-bas tout près, la faible lueur encadrant la fenêtre de la maisonnette du garde-barrière. Que se passait-il à l’intérieur ? H …, chef du petit groupe, prit l’avance et alla prospecter les environs. Mais les hommes le suivaient de près. « Il y a du monde dans la baraque, annonça le chef. A …, tu vas t’en occuper. Les autres resteront avec moi. » Sans hésiter, A … ouvrit la porte et entra en coup de vent, révolver au poing. « Haut les mains. Que personne ne bouge. Pas de boches ? »

Non tout va bien, seulement cinq ou six ouvriers réunis là pour faire la causette en attendant l’heure du couvre-feu. Ces braves gens médusés n’étaient pas dangereux, loin de là. A … s’approcha de l’appareil téléphonique, prit l’écouteur et d’un coup sec, en rompit les fils. Ainsi, nul ne pourrait avertir prématurément les Allemands et le garde-barrière verrait sa responsabilité largement atténuée. Le modeste fonctionnaire était littéralement hypnotisé par le révolver du P.A. Celui-ci s’en aperçut et rassura l’ouvrier. On ne voulait de mal à personne pour autant que chacun reste tranquille.

LLa porte s’ouvrit livrant passage au commandant H … Cette fois, le garde-barrière se mit à loucher vers deux revolvers. Un bruit suspect, comme un cliquetis de vitres fit dresser l’oreille aux partisans. Mais les deux amis éclatèrent de rire quand ils en constatèrent la provenance. Le garde-barrière, épouvanté, s’était appuyé contre une table disjointe et sur cette table, une lanterne à signaux, à fenêtres mobiles, vibrait au rythme des tremblements du malheureux. Pauvre diable ! Encore un peu de patience …

H … lui posa quelques questions relatives à l’horaire des trains. Se remettant peu à peu, l’homme répondit de bonne grâce. Mais, tonnerre, les renseignements ne correspondaient pas à ceux fournis par le « Dispach ». Le train de voyageurs attendu comme devant précéder le train de marchandises était supprimé. Que faire ? Avertir l’équipe de sabotage qui attendait là-bas le passage du premier convoi avant d’enlever le rail ?

La sonnerie du téléphone retentit. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? « C’est le train de marchandises qui part de bois de Breux, bégaya le garde-barrière ». H … s’empara de la lampe à signaux et sortit rapidement. Il envoya un homme avertir les camarades et leur conseiller de prendre le large. Mais déjà, un grondement sourd annonçait l’arrivée du train. La locomotive trapue et mugissante troua la nuit de son fanal jaunâtre.

H … balança de gauche à droite la lampe à feu rouge. Malheur, la flamme s’éteignit ! Alors un partisan agita frénétiquement une faible lampe de poche, cependant que tous hurlaient dans la nuit : « Halte ! Halte ! Résistance ! »

Malgré le vacarme, les cheminots entendirent et comprirent car le train ralentit puis s’immobilisa dans un grincement de freins. Le chauffeur descendit, brandissant une torche fumeuse. Le mécanicien demeura aux commandes. Vite on avertir le garde qui se trouvait dans le fourgon de queue. A …, toujours dans la maisonnette en avait laissé la porte entrouverte et, tout en gardant un œil sur ses prisonniers ne perdait rien de ce qui se passait dehors.

Le mécanicien débloqua les freins, ouvrit le régulateur puis abandonna la locomotive cependant que les roues pivotaient follement dans un crachement de vapeur. La lourde machine retrouva l’adhérence, avança légèrement, pivota de nouveau mais, irrésistiblement, démarra. Les ressorts se détendirent et les butoirs s’entrechoquèrent. Le train roula. Trente wagons de houille défilèrent devant la petite maisonnette.

Sans perdre un instant, H … conseilla aux cheminots de retourner avertir le chef de gare de Bois de Breux. Félicitations au mécanicien et prière d’exagérer les choses, annoncer la présence de cinquante partisans armés jusqu’aux dents.

Le train filant vers Chênée avait pris une allure de record. La locomotive sans conducteur soufflait vers le ciel des escarbilles rougeoyantes.

Là-bas, l’équipe s’était éloignée sans avoir enlevé le rail. Comme un bolide, le convoi s’engagea dans la courbe assez prononcée. Passerait-il ? Ce fut miraculeux, spectacle indescriptible, magnifique, effrayant ! Puissance déchaînée de la matière, crissement des boudins exerçant sur le rail extérieur une poussée jamais égalée. Le train tint bon, le train passa. Il se jeta dans un cul de sac en gare de Chênée. Un bruit de cataclysme mit en effervescence tous les habitants du voisinage. La locomotive s’était emboutie sur le heurtoir et le poids formidable de la masse acheva de l’y écraser. Les wagons se dressaient comme de simples jouets de mars.

Prochain épisode : « Garage ou chantier de démolition ? »

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