La filière
Dès juillet 1940, Jean Roch, habitant La Louvière et membre d’un groupe de Jeunes Gardes socialistes, s’employa activement à la réaction de tracts clandestins et autres invitations à la résistance. Au début, bien des gens ont souri à la lecture de ces petits papiers pleins de fougue. Gamineries ! … A quoi bon ? … Il n’y a rien à faire… murmurèrent les sceptiques en haussant les épaules
On verra par la suite ce qui pouvait se faire et ce qui a été fait. Octobre vit Jean entrer à l’université de Bruxelles. Le jeune homme qui rêvait une masse de Jeunes Gardes Socialistes Unifiés se mit aussitôt en rapport avec J. B. et avec Jacques Letem. Ce dernier devait aller mourir en Allemagne quelques mois plus tard.

La rencontre des trois amis marqua le début d’une campagne d’agitation en opposition avec les vues de l’occupant et Jean Roch devint rapidement le responsable de la presse au service du mouvement. De cette époque date la naissance de deux journaux clandestins : « L’Etudiant et L’Intellectuel des Temps Nouveaux » appelés à créer une vibrante émulation chez les jeunes.
Fin mars 1941, la secrétaire de la vaillante équipe fut arrêtée, Jean se sentit menacé et il s’entoura de mille précautions.
Le 1 er avril, ils se trouvait à son domicile à La Louvière quand il vit passer une auto montée par des boches et qui ralentissait de façon inquiétante. Toujours en éveil, notre ami vit les nazis s’arrêter cinquante mètres plus loin. Flairant une mauvaise visite, il s’éclipsa prestement, juste à temps pour échapper aux soudards qui faisaient marche arrière après s’être trompé de numéro. L’oiseau s’était envolé à la dernière minute, mais où allait-il pouvoir se percher ? Jean commençait sa vie clandestine. Il ne pouvait plus vivre que sous un faux nom et chercher refuge là où d’autres patriotes l’accueilleraient sans trembler. Il lui faudrait surtout changer d’adresse avant de s’attirer la suspicion des boches et de leurs valets.
Le jeune homme rentra à Bruxelles. Luc Wesly, avec qui, il fut heureux de collaborer l’envoya bientôt dans le Borinage en vue d’y contrôler et d’activer le travail des jeunes. Jean était bien en train dans cette mission quand Wesly vint lui annoncer la formation de partisans saboteurs et le recrutement de volontaires. Le jeune patriote se lança délibérément dans l’affaire.
Présenté eu Commandant national et jouissant d’une confiance méritée, il fit bientôt partie de l’Etat-Major national sous le nom de guerre de Raoul. Il devint ainsi le plus jeune élément attaché au Haut-Commandement et ne tarda pas à se voir chargé de constituer le premier groupe de P.A. au sein des jeunes.
Il eut aussi l’occasion de rencontrer Rosy Hollender (Simone) secrétaire nationale de Solidarité et première femme appelée à la direction d’un service en rapport étroit avec les P.A. et d’entrer en relation avec un groupe du Service de Renseignement et d’action (S.R.A.), service Luc.
Au cours d’une entrevue, Luc (Leclercq) fit part au jeune partisan de son désir de recruter des jeunes saboteurs car si le groupe S.R.A. disposait du matériel nécessaire, les éléments capables de réaliser les actions lui faisaient défaut. De son côté, Jean savait où mettre la main sur des groupes de P.A. saboteurs dépourvus d’explosifs et de tout armement.
L’accord conclu entre les deux hommes donna le plus heureux résultat et Raoul assura la liaison entre le S.R.A. et les partisans. Le lecteur connaît maintenant l’origine des explosifs envoyés aux P.A. de Charleroi et qui servirent notamment aux expéditions de Bas-Long-Pré et de la Providence.
Malheureusement, cette association qui promettait tant de choses devait sombrer peu de temps après sa création. Un agent du service Luc ayant trahi, le groupe fut bientôt décimé par les arrestations. Les effectifs rescapés se dispersèrent et purent, en grande partie, gagner l’Angleterre.
A la suite de cette affaire, Jean Roch fut envoyé à Liège où, sous le nom d Pierre, il rencontra Joseph Piotek, un Polonais, ancien combattant d’Espagne puis il fut désigné pour établir la liaison entre l’Etat-Major National et les groupes de Liège et de Charleroi. Dans cette dernière ville, il rencontra le commandant Raoul Baligand et un jeune Gillicien très actif. Malheureusement, ce dernier, arrêté en décembre 1941, devait être fusillé un an plus tard.
Au cours de ses voyages de liaison, Jean Roch eut l’occasion de participer à différentes opérations comme, par exemple, à l’attentat contre le local rexiste de Charleroi avec Baligand et Thonet et à la suite duquel une prime de vingt-cinq mille francs fut offerte à quiconque dénoncerait les coupables. Le « Pays Réel » parla d’une bombe placée longtemps d’avance par un employé des régies alors que l’engin avait été glissé par le soupirail dix minutes seulement avant l’explosion.

Jean continua son service de liaison jusqu’en mars 1942, date à laquelle le lieutenant Bastin fut désigné comme adjoint au commandant Leemans. Jean fut envoyé à Verviers avec pour mission d’y former un corps de P.A. Un premier rendez-vous permit à notre ami de juger de la bonne volonté des camarades François Ramet et Bertimès. A quelques jours de là, les trois hommes scellèrent leur confiance et la preuve de leur hardiesse en attaquant la sous-station électrique d’Orion-Hodimont près de Verviers. Entreprise téméraire et excessivement aléatoire, accomplie avec un matériel dérisoire. Jean Roch et François Ramet étaient armés de révolvers 7/65, Bertimès portait un 6/35 à barillet et nos deux saboteurs disposaient exclusivement de 1 kilo de dynamite, d’un fragment de cordon Bickford et de vingt centimètres de mèche d’amadou. Cela suffit néanmoins à couper ou endommager sérieusement treize des vingt-et-un câbles en relais dans la sous-station.
Vers 11 heures du soir, Verviers fut soudainement plongé dans l’obscurité Les Allemands s’agitèrent dans un affolement général. Le câble transportant le courant de Belgique en direction de Malmédy était coupé. Il en était de même du fil qui alimentait une partie du réseau de Spa… De nombreuses industries s’immobilisèrent pour quelque temps et les boches sentirent sourdre une menace … Beau résultat, on en conviendra vu la simplicité des moyens dont disposaient les patriotes.
Au mois de mai 1942, Jean Roch forma l’embryon d’un groupe de P.A. autour des jeunes camarades Duvivier, Jean Collard (tué dans le maquis) et Michel Barth (fusillé le 5 mai 1943).
Pour se faire la main, nos jeunes gens démolirent le ligne à haute tension qui partait de Jupille vers l’Allemagne. Ensuite, un groupe fut créé à Jalhay, village frontière. Ce groupe s’attacha principalement à favoriser l’évasion des prisonniers de guerre alliés. Deux jeunes fermiers dont les terrains s’étendaient jusqu’en territoire allemand profitaient de cette situation pour passer des vêtements, de l’argent et des vivres et pour servir de guide aux prisonniers travaillant dans les bois de l’autre côté de la frontière. Ces courageux partisans avaient à leur tête le commandant Danrimont qui, plus tard, tomba lui aussi au poteau d’exécution comme le camarade Duvivier.
On envisagea les possibilités d’évasion de prisonniers russes internés au camp d’Elsenborn mais on dut renoncer à cette idée faute de moyens et de renseignements. Cependant, le bourgmestre rexiste se montrait mécontent de l’activité des partisans et il se proposait ouvertement d’y mettre fin.
Freiner l’ardeur du trop zélé germanophile, une bombe miniature : 100 grammes de dynamite dans une vieille boîte de fer blanc explosèrent dans sa cave un beau soir de juin. Comme avertissement sévère, l’argument était de choix.
Vu son efficacité, les partisans décidèrent de l’employer également vis-à-vis du directeur du cinéma Coliséum à Verviers où passait un film antisoviétique. Le même calibre : 100 grammes de poudre dans une boîte à conserves puis, le lendemain, une lettre d’avertissement signée P.A. incitèrent le directeur à suspendre les représentations en question.
Cet attentat et la rupture du câble électrique valurent à Verviers certaines mesures punitives comme, par exemple, l’interdiction de circuler après 21 heures. Cela ne fit que donner un avantage aux pionniers en leur inspirant l’idée de recruter des hommes autorisés à se déplacer pendant la nuit. C’est ainsi que des membres de la D.A.P. vinrent renforcer l’équipe des saboteurs.
Le 1 er juillet 1942, le commandant Deharrent fut abattu par l’ennemi et Jean Roch lui succéda à la tête du Corps de Liège… Il eut comme 1 er adjoint Mathieu Bielen qui devint par la suite commandant du Corps à Charleroi jusqu’au jour de sa déportation en Allemagne et comme second Charles X … de Seraing…
N’oublions pas de dire que, sous Deharrent, un groupe de P.A. fut créé au sein du personnel de la Fabrique Nationale d’armes à Herstal. Ces hommes, non contents de ralentir la production, dérobaient des pièces de révolvers, les sortaient une à une de l’usine et fournissaient de cette manière des centaines de pistolets à différents corps de partisans.
Malheureusement, Jacques Albert qui dirigeait l’équipe précitée, se fit pincer et les boches attendirent jusqu’au 29 juin 1943 pour le fusiller.
Au 1 er juillet 1942, le Corps liégeois comptait quarante hommes résolus parmi lesquels Léon Demelenne (Leloup) qui contribua largement aux attentats menés) à 48 heures d’intervalle contre la werbestelle, rue du Pont D’Or et contre le local de la Légion – Wallonie, place Saint-Lambert.

Demelenne était en possession de deux obus de 105 abandonnés en 1940 par l’armée en déroute et recueillis précieusement en toute éventualité. Aidé de Jules Dessy et du garagiste Leroy, Demelenne se livra à de singuliers préparatifs. Dans deux caisses spécialement fabriquées, on coucha les obus. On les enroba de cartouches de dynamite et on combla les vides au moyen de vieux écrous et autres mitrailles. Les détonateurs grossièrement ajustés, il n’y eut plus qu’à glisser les engins par les soupiraux des bâtiments visés.
Les Liégeois ne sont pas près d’oublier ces explosions qui occasionnèrent plus de dégâts que de victimes mais dont l’effet moral souleva l’admiration des braves gens. Ils n’oublieront pas non plus Demelenne, Dessy et Leroy, fusillés le 10 août 1943.
Le 21 juillet, les transformateurs alimentant le réseau des tramways sautèrent empêchant tout trafic de voyageurs. Des milliers d’ouvriers se trouvant dans l’impossibilité de se rendre à leur travail, cela provoqua forcément un ralentissement de la production de guerre. Le 8 août 1942 eut lieu la première tentative d’attaque contre les établissements d’’Ougrée-Marihaye, tentative dont nous avons déjà parlé et qui échoua près du pont de Seraing.

Mais les P.A. devaient avoir leur revanche le 20 septembre suivant. Les adjoints au commandement de groupe mirent toute leur compétence et leur bravoure à l’édification du plan de destruction et à sa réalisation.
C’était l’époque oµ Röchling, grand chef de l’industrie du Reich, venait de faire visite au baron Delaunoy afin d’attirer son attention sur la nécessité absolue de porter la production à 100 % de son régime normal. Au cours de la semaine précédente, la R.A.F. avait durement malmené les régions industrielles de la Sarre et de la Rhénanie et les Allemands exigeaient de leurs vassaux un accroissement illimité de fournitures.
A Ougrée-Marihaye, ce fut l’effondrement complet. Le 20 septembre 1942, la station de pompage sautait. Comme partout en pareil cas, le personnel de nuit avait été maîtrisé et placé en lieu sûr. Les saboteurs n’employèrent que 10 kilos de « plastic » anglais fourni par un jeune parachutiste belge nommé J … étudiant en droit et qui atteignit rapidement le grade de major.
Mais passons tout de suite aux résultats de l’opération. Seize hauts-fourneaux furent mis hors d’usage, entraînant la perte de 4000 tonnes d’acier Thomas et de 1000 tonnes d’acier Martin. En outre, l’explosion provoqua l’arrêt de toutes les sections de l’établissement pendant six jours, l’arrêt des batteries des fours à coke Solvay et la suspension de la production de gaz pour autos ce qui aliéna considérablement le trafic liégeois. Pendant des mois, le rendement des sections « azote » et « air liquide » fut réduit de 35 % alors que Röchling réclamait 100 %. Mentionnons également l’arrêt de la centrale électrique de 35 000 KW, perte immense si l’on en juge d’après les nécessités de l’heure.
Au début d’octobre 1942, Jean Roch voyait le Corps liégeois atteindre le nombre respectable de cent hommes. Il disposait alors de différents services : sanitaire, d’intendance, d’armement, de renseignement, etc … le tout parfaitement organisé.
Et la guerre continuait dans l’alternance des coups durs, des arrestations et des sabotages merveilleusement réussis.
En avril 1943, Jean quitta Liège pour prendre le commandement du secteur Verviers-Liège-Huy-Waremme-Luxembourg. Au mois de juin, il reçut un nouvel ordre de mutation car il était compromis à l’extrême dans la région liégeoise. On le rappela donc à Bruxelles et on lui confia la direction du secteur Bruxelles-Brabant Wallon et aussi du groupe de P.A. Etrangers en remplacement du commandant Yernaux tué au cours d’une mission.
Jean Roch (Rodolphe de son nouveau nom de guerre) tint son rôle jusqu’au 6 juillet mais à cette date maudite survint le désastre. Le commandant Pierre Joye, Odette Meunier, son courrier principal et le commandant B … figuraient parmi les premiers partisans arrêtés. Odette Meunier, condamnée à 5 ans de travaux forcés, dépérissait à Ravensbrück quand les Alliés pénétrèrent dans ce camp. Transportée en Suède, elle y mourut le jour même de la capitulation de l’Allemagne.
Jean Roch s’échappa de justesse et s’enfuit désorienté, consterné sous le coup du destin implacable.
Le 13 juillet, un camarade nommé A … rencontré par hasard mit le partisan en présence de Raoul Baligand errant, lui aussi, dans le plus profond désarroi… Les trois hommes cheminèrent un moment puis ce fut sur le Boulevard Militaire, la chasse à l’homme que nous avons racontée à son temps. Baligand et A … réussirent à se tirer d’affaire Mais Jean avait été rejoint, arrêté par la police belge et soupçonné de banditisme. Emprisonné pendant quatre jours à Forest, puis pendant un jour à Nivelles, il fut innocenté et remis en liberté.
Notre ami parvint alors à retrouver le fil qui le remit en contact avec ce qui restait de la tête du P.C. Mais on savait que les Allemands possédaient son signalement complet. Les traîtres dénonciateurs avaient livré à l’ennemi sa photo, sa véritable identité, ses refuges probables et tous ses noms d’emprunt. En conséquence, ordre lui fut donné de rompre tout contact avec l’armée belge des partisans armés. Le patriote n’eut d’autre ressource que de se réfugier dans la région de Stavelot. Seul connaissait sa retraite le commandant Baligand qui lui vint discrètement en aide jusque fin 1943.
Quittons Jean Roch, un instant sans le perdre de vue, il ne tardera pas à rentrer en scène.
Prochain épisode : « 2 obus = 285 morts »