Ceux de Louvain
Nous étions impatients d’en arriver à parler du Corps 034 de Louvain. On ne peut penser à L’Armée belge des partisans sans se tourner immédiatement vers la puissante phalange qui tint l’ennemi en haleine durant toute la guerre. Et une figure sympathique, Jean Van Brussel, l’âme du Corps 034, rayonne au palmarès de la résistance.

Jean Van Brussel des Jeunes Gardes Socialistes fit la campagne des 18 jours au 14 ème régiment de Ligne, compagnie des 4/7 antichars. La capitulation du 28 mai l’immobilisa à Bruges mais pas pour longtemps. Ne pouvant se faire à l’idée d’un séjour dans les stalags et pressentant les possibilités de continuer la lutte, il faussa compagnie à ses gardiens. Le 30 mai, il partit à pied pour Louvain où il arriva au début du mois de juin, malade, épuisé de fatigue, de faim et de rancœur… Après quelques jours de repos, il se mit à la recherche de ses camarades J.G.S. comme lui. Ils se regroupèrent, une poignée seulement mais qui allait faire boule de neige.
Anglais et Allemands S’étaient battus avec acharnement sur le tracé Westmalle-Louvain prolongé vers Gembloux et toute l’étendue de l’immense front était semée de matériel abandonné : lamentables épaves d’un armement qu’on avait tant admiré quelques semaines auparavant.
Plongé dans une singulière ambiance, on croyait y déceler encore l’odeur de la poudre… on y entendait le cliquetis des armes …les vrombissements des monstres d’acier … ou les clameurs de voix étrangères … Pourtant, les canons s’étaient tus …
En sortant du rêve, on ne voulait pas croire que tout s’était effacé dans le silence. D’ailleurs là-bas vers la mer et de l’autre côté de la mer, le canon tonnait encore. Et nos amis comprirent qu’ils ne devaient pas désespérer. Il se mirent à parcourir le champ de bataille avec la volonté d’y relever tout ce qui serait transportable et en état de servir si l’occasion se présentait un jour. Délaissant le matériel lourd bien en vue mais souvent démantibulé, ils fouillèrent les fossés, les bosquets, les haies et les trous d’obus. Randonnée fertile en curiosités, en émotions aussi. Mille effets d’équipement, de pauvres effets de soldats, tant de choses précieuses, aujourd’hui vouées à la destruction… Un casque troué… Qu’était devenu l’homme ? Une boîte de secours ornée d’une croix rouge, … des pansements sanguinolents… toute une exposition de misère et de tristesse Mais nos amis ne s’abandonnèrent pas à la sensibilité. Refoulant leurs sentiments de pitié, ils continuèrent leurs recherches. Bousculant un sac écrasé, ils découvraient un révolver. Des cartouches ruisselaient d’une caisse éventrée, une crosse de fusil émergeait d’une touffe d’orties. Les hommes ramassèrent secrètement et en plusieurs jours : 25 fusils, 5 fusils-mitrailleurs « Brent », 250 kg de T.N.T., 150 grenades à main, des obus, des révolvers, 10 000 cartouches, des détonateurs, des mèches, une mitrailleuse lourde « Maxim » et un lance-grenades « DBT ». Le tout fut provisoirement dissimulé. Ce travail de récupération donna lieu à d’étranges aventures.
Un homme portant sur ses épaules l’affut de la mitrailleuse tomba sur un groupe d’Allemands. Sans la moindre hésitation, le patriote poursuivit son chemin et les boches le regardèrent avec indifférence. Peut-être croyaient-ils qu’il s’agissait d’un chiffonnier.
Une autre fois, Van Brussel lui-même fut accosté par une patrouille. Son panier contenait 10 kg de TNT en plaques carrées. Le feldwebel commandant la patrouille plongea la main dans le panier et sortit un paquet qu’il ouvrit. Une livre de lard que notre ami avait reçue d’un fermier et qu’il avait posée négligemment sur les explosifs. Dédaigneux autant que stupide, le boche rejeta le lard dans le panier…
Nos jeunes patriotes étendirent leurs recherches vers Namur et vers Liège mais sans résultats appréciables. Toutefois, un homme rapporta du champ d’aviation de Saint-Trond un fusil-mitrailleur grossièrement emballé dans un vieux sac et il ne craignit pas d’emprunter l’autobus grouillant de soldats. Cet audacieux, arrêté au cours d’une mission ultérieure, mourut au poteau d’exécution.
Nombre de fermiers n’ayant pas quitté la région lors de l’avance allemande avaient pu s’approprier facilement des armes de toutes sortes. Sachant cela, les hardis compagnons se présentèrent en uniforme de soldat belge chez ces fermiers et sous menace de révolvers, se firent remettre les armes en question.

Entretemps, on procéda à la diffusion de tracts et de journaux clandestins tels que « Rode Vaan » et autres feuillets belliqueux. En ville, certaines façades se couvraient d’inscriptions vengeresses. Cette mesure permettait de repérer à coup sûr les domiciles des premiers Kollaborateurs.
Nos hommes s’occupaient également à répartir en de nombreuses cachettes le butin provisoirement dissimulé. La cave d’une fromagerie située entre Tervueren et Louvain recéla le plus important de ces dépôts. Les patriotes y avaient construit un mur de béton double cloison abritant le matériel soigneusement rangé sur de tables et dans des espèces de rayons. Cet ameublement lui-même avait été fabriqué au moyen de panneaux indicateurs enlevés aux carrefours.
Finalement, les jeunes rebelles passèrent à l’entraînement. Profitant de la nuit ils se réunissaient dans des terrains vagues et ne craignaient pas d’y effectuer des exercices de tir. Cependant, les chefs responsables avant la guerre de cette poignée de téméraires se sentaient mal à l’aise. Ils prédisaient les pires catastrophe et frémissaient lorsque le mot « sabotage » était prononcé. Ils redoutaient l’emprisonnement d’otages et autres représailles.
L’appel à la prudence ne put freiner longtemps l’ardeur des volontaires. Fin mars 1941, ils décidèrent d’effectuer leur première tentative. Ils choisirent la ligne de chemin de fer Bruxelles-Louvain comme premier objectif et, par une belle nuit printanière, quatre hommes se mirent en route. Tous en uniformes belges, la besace au côté, ils avaient adopté la progression de patrouille en quinconce de part et d’autre de la route. Chacun était armé d’un fusil, d’un revolver et de deux grenades sauf le chef de l’expédition qui portait un fusil-mitrailleur au lieu d’un fusil.
Prochaine parution: « Au bureau des cartes »