Les écoles catholiques sont-elles les chouchoutes de nos journalistes ?

C’est une réflexion – un reproche plutôt – qui nous revient régulièrement : nous donnerions plus de poids à l’enseignement libre (essentiellement catholique). La preuve : nous irions davantage tourner nos sujets dans des écoles catholiques. Comme si rien ne se passait qui vaille la peine d’être mis en lumière dans les écoles de l’enseignement officiel.

Illustration avec les réactions de téléspectateurs reçues après les JT de 13h et 19h30 du 23 janvier 2019. Des JT comprenant deux sujets tournés dans des écoles dont le nom ne laissait guère de doute sur leur réseau : l’école fondamentale libre du Sacré-Cœur à Bois-de-Villers, le Collège Sainte-Véronique à Liège et le Collège Saint-Hubert de Watermael-Boitsfort…

« Inadmissible !!! » pour Hubert D. De son côté, Christiane M. déplore que les activités soient « une nouvelle fois » tournées dans le réseau libre, tandis que « le réseau officiel est très peu sollicité ». Micheline D. P. quant à elle s’interroge : « Les écoles de l’enseignement officiel sont-elles écartées de ces reportages ou refusent-elles d’y participer ? ».

Que s’est-il passé le 23 janvier ?

Revenons d’abord sur ces reportages. Comment les lieux de tournage ont-ils été choisis ? Benjamin Carlier s’est occupé du sujet sur les enfants jouant dans la neige à la récréation. Un sujet qui lui a été demandé à 8h30 ce matin-là, pour diffusion dès 13 heures. « Il fallait une école avec de la neige, il fallait tourner à 10 heures pendant la récré et en plus il fallait une autorisation parentale pour pouvoir filmer les enfants », détaille-t-il. Peu importe le réseau, le journaliste appelle plusieurs écoles dans la région namuroise… Et la première à lui donner le feu vert est une école catholique.

Pendant ce temps-là, à Liège, sa collègue Anne-Catherine Croufer cherche une école pour filmer des jeunes impliqués dans les manifs pour le climat. « J’ai cherché une école avec beaucoup d’élèves, dynamique et qui dit oui tout de suite », explique-t-elle. La journaliste avait en tête un directeur accueillant chez qui elle avait dû annuler un reportage à la rentrée. Elle l’appelle et c’est bingo. Ecole catholique.

Elle ne le sait pas encore mais le soir, le sujet sera complété par un tournage effectué la veille à Bruxelles dans une autre école par un autre journaliste, Thibault Balthazar. Hasard : il s’agit à nouveau d’une école catholique. « Je n’ai pas regardé si c’était catholique ou pas, une école c’est une école ». Aurait-il fallu veiller à varier les réseaux au sein du même sujet ? Pas forcément, pour lui, car cela comporte aussi un risque : « Si on cherche deux types d’avis et qu’on va les chercher dans deux réseaux différents, ça peut donner l’impression que chaque école est représentative de l’avis général de son réseau… Ce serait caricatural ! ».

Des écoles libres… plus libres

Ces trois journalistes font un constat largement partagé au sein de la rédaction : les écoles catholiques répondent en général tout simplement plus vite. Et la plupart du temps, c’est « oui », quel que soit le sujet. Il faut dire que dans le libre, le directeur est souvent seul à prendre et assumer sa décision. Il arrive qu’il doive passer un coup de téléphone mais la réponse tombe habituellement en quelques minutes. « C’est comme si le directeur était le gestionnaire d’une mini-entreprise : ils ont plus de responsabilités que dans l’officiel et ils savent l’intérêt de donner une image positive dans les médias », estime Benjamin… Pour des journalistes pressés par le temps, c’est plus que précieux : c’est indispensable.

Le tableau est très différent dans l’enseignement officiel : il faut demander des autorisations, passer par plus d’intermédiaires. Certaines directions d’école n’osent même pas répondre à nos questions informelles par téléphone tant qu’elles n’ont pas de feu vert officiel. Peur de se faire taper sur les doigts, ce qui arrive dans certains PO (pouvoirs organisateurs).

Du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il faut envoyer un mail à l’administration qui doit remonter jusqu’au cabinet de la ministre. Selon le porte-parole Eric Etienne, il y a un allègement des procédures et une volonté d’ouverture « depuis 2013 ». Mais force est de constater que ça prend plus de temps. C’est donc plus facile pour des tournages qu’on peut anticiper que pour des tournages dans l’urgence. « On pourrait encore améliorer la procédure », admet le porte-parole qui promet d’y réfléchir. Après tout, plus d’autonomie pour les chefs d’établissements, c’est l’une des promesses du Pacte d’excellence.

Un décret vient par ailleurs d’être voté pour que le pouvoir organisateur (qui gère les écoles du réseau) soit autonome par rapport à l’administration générale de l’enseignement (qui régule l’ensemble des écoles, organisées ou non par la Fédération). C’est vrai, c’est technique, mais l’air de rien, c’est une petite révolution. Aujourd’hui, quand on tourne un sujet sur une mesure gouvernementale, on peut difficilement espérer une parole libérée dans des établissements qui dépendent directement de la ministre.

Les directions devraient pouvoir dire oui ou non, prendre leurs responsabilités sans craindre des critiques négatives.

Du côté des provinces et des communes, c’est très variable. Certains échevins sont de vrais facilitateurs. On sait qu’on peut les appeler et que ce sera efficace. D’autres sont dans le contrôle, veulent des garanties, voire insistent pour figurer eux-mêmes dans le reportage. Les autorisations mettent du temps à arriver, au point qu’on renonce à appeler certaines communes ou provinces quand on est dans l’urgence : ça ne sert à rien.

Pour Anne-Catherine, « les directions devraient pouvoir dire oui ou non, prendre leurs responsabilités sans craindre des critiques négatives ». Suggestion soumise à Fanny Constant, secrétaire générale du CECP (Conseil de l’enseignement des communes et des provinces), bien consciente que les réalités sont très diverses en fonction des échevins. « J’y ai déjà réfléchi, expose-t-elle. On peut réfléchir à une manière de sensibiliser les PO, de façon à donner une plus grande autonomie, d’encourager une certaine prise de responsabilité des directions d’écoles ».

Un préfet ne parle jamais en son nom propre

Qu’en pense-t-on à la ville de Bruxelles ? Le plus gros PO (pouvoir organisateur) de la Région bruxelloise est aussi l’un des plus difficiles d’accès. Mais pour l’échevine Faouzia Hariche, il est difficile de comparer un PO avec une école (comme dans l’enseignement catholique, décentralisé) et un PO avec des dizaines d’écoles, comme le sien. « Dans l’enseignement catholique, un directeur parle pour une école. Tandis que quand un préfet engage la ville de Bruxelles, il ne parle pas pour une seule école : il parle pour 33.000 élèves. Il parle au nom du PO, jamais en son nom propre », explique-t-elle.

Une réflexion qui peut se comprendre quand il s’agit de sujets plus politiques. Mais pour des sujets légers, comme la neige dans la cour de récré, ne pourrait-on pas imaginer un peu plus de souplesse ? Oui en théorie. Mais en pratique, pas vraiment. « Il faut reconnaître que de temps en temps les médias, et surtout la presse écrite, coincent les gens. Ensuite les directions sont super-ennuyées. Renvoyer vers l’échevin, ça permet de se couvrir », estime-t-elle. D’autres échevins de gros PO n’ont pourtant pas la même lecture de leur rôle lui dit-on. « Je vais en parler avec les directions », propose Faouzia Hariche. Qui regrette que les médias renvoient souvent une image négative de l’enseignement officiel. « On ne voit la RTBF que quand il y a un arrêt de travail ».

Sylvia Falcinelli

Extrait de RTBF Info

(A suivre)

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